Les milliards dépensés en Afrique pour la santé rurale ne sauvent pas les vies qu’ils promettent de protéger. Au Nigeria comme au Sénégal, les budgets alloués aux soins primaires s’évaporent dans des promesses politiques creuses, tandis que les populations rurales restent livrées à des centres de santé en ruine, des routes impraticables et des systèmes de soins fantômes. Ce n’est pas une question de moyens, mais de redevabilité. Et si la solution venait de ceux qui subissent ces défaillances ?
Des milliards engloutis, des vies sacrifiées
Au Nigeria, dans l’État d’Osun, 157,74 milliards de naira ont été budgétisés pour la santé entre 2020 et 2026, avec jusqu’à 12,96 % du budget de l’État alloué au secteur en 2023. Pourtant, trois centres de soins primaires (PHC) visités par nos équipes en 2026 racontent une autre histoire : murs lépreux, salles inutilisables, matériel médical obsolète, et une seule infirmière, Rashidat Lamidi, qui cumule les rôles de soignante, administratrice et logisticienne. À Abudo, l’accès au centre est bloqué par des routes impraticables, forçant les habitants à parcourir des dizaines de kilomètres pour des examens de base. Les registres abandonnés et les numéros de téléphone injoignables sur les murs trahissent un établissement à l’abandon, où les travailleurs de santé sont absents.
Les promesses politiques pleuvent : le gouverneur Ademola Adeleke affirme avoir réhabilité plus de 200 PHC et lancé une nouvelle phase de 200 autres. Pourtant, sur le terrain, les structures restent fermées, les soins sont reportés, et les patients doivent payer de leur poche pour des gants ou des désinfectants. Les registres de passation de marchés révèlent des contrats de plusieurs centaines de millions de naira pour des travaux non finalisés ou non attribués. L’écart entre les annonces et la réalité est une insulte à l’intelligence collective.
Le Sénégal, ou l’art de dépenser sans transformer
Au Sénégal, le gouvernement double son budget dédié aux bourses de sécurité familiale, le portant à 140 milliards de FCFA d’ici 2027. Une mesure présentée comme un levier de protection sociale et d’équité. Pourtant, cette enveloppe colossale ne dit rien des infrastructures de santé rurale, où les centres de soins manquent d’électricité, d’eau courante et de personnel qualifié. Les bourses, aussi nécessaires soient-elles, ne remplacent pas des PHC fonctionnels. Elles pallient une partie des symptômes, mais pas la maladie : l’absence d’un système de santé accessible et durable en milieu rural.
Le ministre de l’Économie, Cheikh Diba, justifie cette réforme par la nécessité de compenser les effets des subventions énergétiques. Une logique comptable, mais pas une réponse structurelle. Les familles bénéficiaires de ces bourses pourront peut-être scolariser leurs enfants ou acheter des médicaments, mais elles continueront à marcher des heures pour atteindre un centre de santé, ou à renoncer à des soins faute de moyens. Les milliards dépensés en protection sociale ne doivent pas servir de paravent à l’échec des politiques de santé publique.
L’illusion des réformes en demi-teinte
L’Agence de développement des soins primaires d’Osun (PHCDA) reconnaît des contraintes de financement et une stratégie de ciblage des PHC « focaux » par circonscription. Une explication qui sonne comme un aveu d’impuissance. Comment justifier que des milliards soient alloués sans que les infrastructures ne suivent ? Les retards s’accumulent, les fonds se dispersent, et les populations rurales paient le prix fort. Au Sénégal, la sanctuarisation des dépenses sociales sur trois ans est une avancée, mais elle ne garantit pas que ces fonds atteindront les zones les plus reculées. La rigueur budgétaire ne doit pas se transformer en austérité pour les plus vulnérables.
La redevabilité par les citoyens, une piste africaine
Face à cet échec des systèmes, une solution émerge : la redevabilité par les citoyens. À Yoff, au Sénégal, un fonds de 30 millions de FCFA est alloué à huit projets climatiques portés par des jeunes de 15 à 24 ans. Cette initiative, financée par Bloomberg Philanthropies, place les jeunes au cœur de la conception et de la mise en œuvre des solutions locales. Le maire Seydina Issa Laye Sambe souligne que l’objectif est de « rompre avec une conception de la jeunesse limitée au rôle de bénéficiaire » et de faire d’eux des acteurs de la transformation. Les projets sélectionnés répondent aux enjeux spécifiques de la commune : érosion des terres, pollution de l’eau, gestion des déchets. Une approche qui pourrait inspirer la santé rurale.
Pourquoi ne pas appliquer ce modèle à la santé ? Des comités citoyens pourraient superviser l’utilisation des fonds alloués aux PHC, exiger des rapports transparents, et sanctionner les responsables en cas de défaillance. Les jeunes, souvent les premiers touchés par l’exode rural et les inégalités d’accès aux soins, pourraient devenir les gardiens de la redevabilité. Leur énergie et leur ancrage local sont des atouts majeurs pour transformer les promesses en réalité.
Financement participatif et pression politique : le duo gagnant
Le financement participatif n’est pas une solution miracle, mais il peut compléter les budgets publics. Au Nigeria, des communautés pourraient lever des fonds pour rénover un PHC, à condition que l’État garantisse la pérennité des services. Au Sénégal, des associations locales pourraient gérer des micro-projets de santé, comme des campagnes de vaccination ou des distributions de moustiquaires, en partenariat avec les autorités. L’enjeu n’est pas seulement financier, mais politique : il s’agit de créer une pression constante pour que les milliards dépensés se traduisent par des vies sauvées.
Les contre-arguments ne manquent pas. Certains diront que les budgets publics sont déjà insuffisants, que les priorités se bousculent, ou que la corruption est un fléau trop ancré pour être combattu. Pourtant, ces objections ne justifient pas l’abandon des populations rurales. Si les milliards dépensés ne sauvent pas de vies, c’est parce que les systèmes de contrôle et de suivi sont défaillants. La redevabilité par les citoyens et le financement participatif ne sont pas des alternatives, mais des compléments indispensables aux budgets publics.
L’Afrique a les moyens de ses ambitions. Elle a aussi les citoyens pour exiger que ces moyens soient utilisés à bon escient. Le vrai scandale n’est pas l’absence de milliards, mais leur gaspillage systémique. Il est temps de passer des promesses aux actes, et des budgets aux vies sauvées.