Le Nigeria franchit une étape décisive de son histoire sécuritaire : les assemblées de Nasarawa et de Taraba ont voté à l’unanimité la création de polices d’État. Cette dynamique législative, portée par une volonté de rapprocher les forces de l’ordre des réalités locales, suscite à la fois enthousiasme et inquiétude. Nous devons mesurer si la décentralisation peut réellement renforcer la réactivité face aux menaces ou si elle ouvre la porte à une fragmentation du dispositif national.
Le tournant législatif : Nasarawa et Taraba franchissent le cap
Le 21 octobre 2026, l’assemblée législative de l’État de Nasarawa a adopté à l’unanimité les 26 clauses d’un projet d’amendement constitutionnel visant à instaurer une police régionale. Cette décision porte à douze le nombre d’États nigérians ayant validé la réforme, dont Lagos, Rivers, Delta, Plateau et Zamfara. Le texte modifie les sections 214, 215 et 216 de la Constitution de 1999 et crée la nouvelle section 317A pour encadrer juridiquement ces unités locales. Pour être effectif, l’amendement doit recueillir le soutien de deux tiers des 36 assemblées d’États, soit 24 entités.
Le président de l'assemblée du Nasarawa, Danladi Jatau, a d'ores et déjà ordonné la transmission formelle de cette résolution à l'Assemblée nationale fédérale.
Le même jour, l’Assemblée de l’État de Taraba a également voté à l’unanimité en faveur d’un projet de loi constitutionnel similaire. Déposé par le leader de la majorité Jethro Zikengyu et présenté par le président John Bonzena, le texte s’inscrit dans le même processus national d’amendement, déjà adopté par le Sénat le 24 juin et par la Chambre des représentants le 23 juillet.
Le président Bonzena a déclaré que la création d’une police d’État permettrait de mieux lutter contre la criminalité, de créer des emplois et de renforcer la coopération entre les différentes agences de sécurité.
Ces votes illustrent une convergence politique au sein des États concernés, mais ils ne garantissent pas automatiquement la réussite du projet. Le chemin restant – obtenir le soutien de douze autres États – reste semé d’obstacles techniques, financiers et institutionnels.
Opportunités de réactivité et d’ancrage local
Les partisans de la décentralisation avancent que des forces de police enracinées dans leurs territoires sont plus à même de comprendre les dynamiques communautaires, d’anticiper les menaces et d’intervenir rapidement. Dans les zones où le banditisme, les enlèvements et les conflits intercommunautaires sont endémiques, la distance entre la police fédérale et les populations locales crée souvent un vide sécuritaire. En rapprochant les commandements, les États espèrent pallier les limites d’une structure centralisée et améliorer le renseignement de terrain.
Sur le plan socio‑économique, la création de polices d’État ouvre également des perspectives d’emploi. Les législatures locales évoquent déjà la mise en place de postes de recrutement, de formation et de supervision, ce qui pourrait contribuer à la réduction du chômage, notamment chez les jeunes. De plus, la coopération entre les nouvelles forces régionales et les agences fédérales pourrait favoriser une meilleure coordination des opérations, à condition que des protocoles clairs soient établis.
Les ombres de la fragmentation et les dérives potentielles
Le principal contre‑argument réside dans le risque de fragmentation du système de sécurité nationale. Si chaque État dispose de sa propre police, la cohérence des politiques, la standardisation des formations et le respect des droits humains peuvent varier considérablement. Les observateurs soulignent que la mise en œuvre dépendra de la capacité du gouvernement fédéral à harmoniser les normes de recrutement, de financement et de contrôle. Sans un cadre fédéral robuste, on pourrait assister à des disparités de capacité, voire à des rivalités entre forces locales.
Un autre danger identifié par les critiques est la possible instrumentalisation politique des nouvelles polices. Les gouverneurs, forts de ce levier supplémentaire, pourraient être tentés d’utiliser les forces d’ordre comme outils de pression contre leurs opposants, compromettant ainsi la neutralité de l’appareil sécuritaire. Le débat au sein de l’assemblée de Nasarawa a déjà mis en avant ces craintes, rappelant la nécessité de garanties constitutionnelles et de mécanismes de contrôle indépendants.
Enfin, la viabilité financière représente un défi majeur. La création, l’équipement et le maintien d’une police d’État exigent des ressources budgétaires conséquentes. Dans un contexte où les finances publiques nigérianes sont déjà sous pression, la multiplication des structures sécuritaires pourrait entraîner des déficits ou des coupes dans d’autres secteurs essentiels, comme la santé ou l’éducation.
Vers un cadre panafricain de coopération sécuritaire décentralisée
Pour transformer ces expériences nationales en un modèle africain viable, il faut concevoir un cadre de coopération panafricaine qui préserve l’autonomie locale tout en assurant l’unité du dispositif sécuritaire continental. Trois piliers pourraient structurer ce cadre :
- Standardisation régionale des formations : les États membres de la CEDEAO pourraient établir un curriculum commun pour les polices d’État, garantissant le respect des droits humains et des pratiques professionnelles reconnues.
- Plateforme d’échange d’intelligence : un réseau numérique partagé, géré par l’Agence africaine de lutte contre le terrorisme, permettrait aux forces locales de transmettre rapidement des informations critiques aux autorités fédérales et aux partenaires régionaux.
- Mécanismes de contrôle transnational : des commissions mixtes, composées de représentants fédéraux, d’États et d’organisations de la société civile, assureraient la supervision budgétaire et la conformité aux standards internationaux.
Un tel cadre offrirait aux pays africains la possibilité d’expérimenter la décentralisation sécuritaire sans sacrifier la cohérence nationale. Il encouragerait également le partage des meilleures pratiques, réduirait les coûts grâce à des économies d’échelle et renforcerait la confiance entre les communautés locales et les autorités centrales.
Conclusion : un pari audacieux, à condition d’en maîtriser les dérives
Les votes de Nasarawa et de Taraba marquent une avancée historique vers une sécurité plus proche des citoyens. Si la décentralisation peut effectivement améliorer la réactivité et créer des emplois, elle comporte des risques réels de fragmentation, de dérive autoritaire et de surcharge budgétaire. Le succès de ce modèle dépendra de la capacité du Nigeria à instaurer des garde-fous solides, à harmoniser les standards et à intégrer les forces locales dans une architecture sécuritaire continentale. En adoptant un cadre panafricain de coopération, le Nigeria pourrait devenir le fer de lance d’une nouvelle ère de sécurité décentralisée en Afrique – à condition que la vigilance reste de mise.