En Afrique du Sud, on assiste depuis plusieurs mois à une nouvelle vague de violences xénophobes ciblant principalement des migrants africains, avec des expulsions forcées, des manifestations anti‑immigrés et des rapatriements massifs. Ce phénomène s’inscrit dans une longue histoire où les frustrations socio‑économiques et les discours politiques anti‑migrants transforment les Africains venus d’autres pays du continent en boucs émissaires.
1. Ce qui se passe concrètement sur le terrain
Depuis fin mars 2026, plusieurs villes sud‑africaines – Johannesburg, Durban, Cape Town, le Cap Oriental – sont le théâtre de marches anti‑immigrés, de milices autoproclamées et d’attaques ciblées contre des commerçants et des résidents étrangers.
Des groupes comme « March & March » ont lancé un ultimatum aux étrangers en situation irrégulière, leur donnant jusqu’au 30 juin pour quitter le pays, menaçant de « passer à l’action » en cas d’inaction des autorités. Ces groupes patrouillent dans certains quartiers, armés de bâtons et de fouets, chassent des migrants, imposent la fermeture de commerces et des déplacements forcés.
Le bilan humain est lourd : des dizaines de migrants auraient été tués selon des ONG, des milliers ont été déplacés, et des dizaines de milliers ont fui ou ont été rapatriés vers leurs pays d’origine (Nigéria, Ghana, RDC, Zimbabwe, Mozambique, etc.). Les autorités sud‑africaines évoquent des milliers d’expulsions ou de retours « volontaires » depuis le début de la crise.
2. Les causes profondes : chômage, pauvreté et crise du contrat social
Pour comprendre pourquoi des Africains sont ainsi chassés d’un pays qui fut un symbole de lutte contre l’apartheid, il faut regarder les facteurs socio‑économiques.
- Le chômage officiel dépasse les 30 %, avec une jeunesse particulièrement frappée par l’absence de perspectives.
Les services publics (logement, santé, éducation, transports) sont sous tension, et la perception dominante est que « l’État ne tient plus ses promesses ».
Les inégalités post‑apartheid restent extrêmes, la pauvreté et la précarité s’étendent dans les townships et les périphéries urbaines.
Dans ce contexte, les migrants africains – souvent en bas de la hiérarchie sociale, visibles dans le commerce informel, certains secteurs de services, et dans les quartiers populaires – deviennent des boucs émissaires commodes. Les mouvements xénophobes présentent les étrangers comme des « voleurs d’emplois », des « squatteurs de logements », des « profiteurs des services publics », alors même que les études montrent que les chiffres sur le nombre de migrants sont souvent grossièrement exagérés.
Cette logique du bouc émissaire permet de détourner la colère des Sud‑Africains vers « l’étranger africain », au lieu de remettre en cause l’incapacité des gouvernements successifs à résoudre le marasme socio‑économique.
3. Le rôle des mythes et des discours politiques anti‑migrants
Un autre élément clé, ce sont les mythes anti‑migrants entretenus dans le discours public. L’Institute for Security Studies souligne que des chiffres gonflés, un système d’asile dysfonctionnel et une mauvaise circulation de l’information alimentent largement la xénophobie.
Parmi ces mythes :
Parmi ces mythes :
- « Les étrangers sont des criminels » : alors qu’aucune donnée sérieuse ne permet de conclure qu’ils commettent davantage de crimes que les nationaux.
« Les migrants prennent la majorité des emplois » : alors qu’ils sont souvent concentrés dans des niches économiques spécifiques et sous‑payées.
« Le pays est envahi » : alors que la proportion d’étrangers reste minoritaire par rapport à la population totale, même si elle est significative dans certains quartiers.
Des responsables politiques eux‑mêmes tiennent parfois des propos ambigus, voire ouvertement anti‑migrants, et ordonnent des rafles et des opérations policières ciblées contre les étrangers. Ces prises de position légitiment, dans l’esprit d’une partie de la population, le passage à l’acte contre les migrants africains.
Ainsi, la xénophobie actuelle n’est pas seulement un problème de rue, mais aussi un problème de discours d’État et de construction politique des « ennemis » internes
4. La continuité historique des violences xénophobes
4. La continuité historique des violences xénophobes
Ce qui se passe en 2026 n’est pas un événement isolé. L’Afrique du Sud connaît des vagues régulières de violences xénophobes depuis les années 1990.
En 2008, des attaques contre des migrants africains ont fait au moins 62 morts, suscitant un choc continental.
En 2008, des attaques contre des migrants africains ont fait au moins 62 morts, suscitant un choc continental.
En 2014 et 2015, de nouvelles flambées ont ciblé des communautés zimbabwéennes, mozambicaines et somaliennes.
La vague de 2026 s’inscrit dans ce continuum, mais avec des caractéristiques nouvelles : la montée de mouvements organisés de la « société civile », une coordination nationale des ultimatums, et une pression plus forte sur l’État pour expulser massivement.
Des chercheurs parlent d’une « fusée à trois étages » : frustration socio‑économique, discours politiques anti‑migrants, et violences directes alimentées par des groupes militants. Ce schéma se répète, faute d’une politique claire de lutte contre la xénophobie et d’un effort de pédagogie sur le rôle réel des migrants dans l’économie sud‑africaine.
5. Réactions de l’État sud‑africain : entre fermeté affichée et ambiguïtés
Les autorités sud‑africaines ont officiellement mis en garde contre les violences et promis de sévir. Le gouvernement a déployé des forces de police dans plusieurs villes pour encadrer ou disperser les manifestations anti‑migrants, et plus de 900 personnes ont été arrêtées lors d’une journée de mobilisation début juillet.
Dans leurs déclarations, des ministres parlent de « tolérance zéro » pour les actes d’anarchie, d’intimidation et de violence, et affirment que les migrants ne doivent pas être pris pour cible. Pourtant, la même machine étatique organise ou valide des rafles, des expulsions accélérées et des opérations ciblées contre les étrangers en situation irrégulière.
Dans leurs déclarations, des ministres parlent de « tolérance zéro » pour les actes d’anarchie, d’intimidation et de violence, et affirment que les migrants ne doivent pas être pris pour cible. Pourtant, la même machine étatique organise ou valide des rafles, des expulsions accélérées et des opérations ciblées contre les étrangers en situation irrégulière.
Cette double posture – condamnation de la violence, mais durcissement des politiques migratoires – entretient un flou dangereux. Pour les groupes xénophobes, elle est perçue comme une forme de validation de leurs revendications. Pour les migrants africains, elle nourrit un sentiment de vulnérabilité totale, pris entre les agressions de milices et la pression de l’État.
6. Silence africain, faiblesse de la solidarité continentale
6. Silence africain, faiblesse de la solidarité continentale
Un autre aspect frappant est la relative faiblesse des réactions des États africains et des organisations régionales face à cette chasse aux Africains en Afrique du Sud.
Certains pays, comme le Ghana ou le Nigéria, ont protesté et organisé le rapatriement de leurs ressortissants, mais la réponse reste très fragmentée. Les communautés ciblées – nigériane, ghanéenne, congolaise notamment – dénoncent à la fois la violence sud‑africaine et le manque de protection diplomatique.
Du côté de l’Union africaine ou de la SADC, les réactions publiques existent, mais elles sont jugées insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise. La situation interroge l’effectivité de la « solidarité africaine » : comment expliquer qu’un pays phare du continent puisse, de façon récurrente, être le théâtre de chasses anti‑africains sans que cela ne devienne une affaire centrale dans les agendas panafricains ?
Du côté de l’Union africaine ou de la SADC, les réactions publiques existent, mais elles sont jugées insuffisantes au regard de l’ampleur de la crise. La situation interroge l’effectivité de la « solidarité africaine » : comment expliquer qu’un pays phare du continent puisse, de façon récurrente, être le théâtre de chasses anti‑africains sans que cela ne devienne une affaire centrale dans les agendas panafricains ?
7. Une lecture politique : crise du modèle post‑apartheid
Ce qui se joue aujourd’hui va au‑delà de la question migratoire. Plusieurs analystes estiment que la montée de la xénophobie est le symptôme d’une crise plus large du modèle post‑apartheid.
Le contrat social qui promettait justice, redistribution et inclusion n’a pas été pleinement tenu, laissant des millions de Sud‑Africains dans la marginalité.
La transition démocratique n’a pas totalement réussi à transformer l’économie, toujours très concentrée et inégalitaire.
Les partis au pouvoir peinent à offrir un récit positif d’avenir, ce qui laisse le champ libre à des narratifs de peur et de repli.
Le contrat social qui promettait justice, redistribution et inclusion n’a pas été pleinement tenu, laissant des millions de Sud‑Africains dans la marginalité.
La transition démocratique n’a pas totalement réussi à transformer l’économie, toujours très concentrée et inégalitaire.
Les partis au pouvoir peinent à offrir un récit positif d’avenir, ce qui laisse le champ libre à des narratifs de peur et de repli.
Dans ce vide narratif, l’« étranger africain » devient le visage de tous les problèmes : chômage, insécurité, saturation des services. La xénophobie fonctionne comme une fuite en avant, un moyen de reporter la responsabilité sur « les autres » au lieu d’affronter la réalité des échecs internes.
8. Pistes de sortie : justice sociale, éducation et diplomatie africaine
Pour casser ce cycle de violences et de chasses d’Africains, plusieurs pistes sont avancées par des chercheurs et des organisations de défense des migrants.
- Réduire le marasme socio‑économique : la meilleure lutte contre la xénophobie reste une politique de l’emploi, de réduction des inégalités et de restauration des services publics.
- Démanteler les mythes anti‑migrants par des campagnes d’information, des données transparentes sur la réalité de la migration, et des discours politiques qui rappellent l’apport des migrants à l’économie.
- Renforcer le système d’asile et les voies légales de migration, pour éviter que des milliers de personnes se retrouvent dans la clandestinité et deviennent des cibles faciles.
- Multiplier les initiatives de solidarité et de médiation dans les quartiers, impliquant leaders communautaires, églises, mosquées et organisations civiques.
- Mettre en place une pression diplomatique africaine coordonnée, afin que chaque vague de violences ne soit pas gérée dans l’urgence par quelques pays seulement.
Sans cette combinaison de réponses – économiques, politiques, sociales et panafricaines – la chasse aux Africains en Afrique du Sud risque de se répéter, comme en 2008, 2014 et aujourd’hui.