À quelques encablures de l’autoroute à péage de Ngogom, où les lampadaires s’alignent et les enseignes des stations-service scintillent, le village de Tawa Keur Mor Sélé incarne un paradoxe saisissant. Alors que la lumière y est omniprésente à l’extérieur, ses habitants basculent chaque soir dans une obscurité totale dès que le soleil disparaît. Une situation qui illustre les inégalités persistantes dans l’accès à l’électricité entre zones urbaines et rurales au Sénégal.
Avec quarante et une concessions et plusieurs centaines d’habitants, Tawa Keur Mor Sélé se trouve à moins de deux kilomètres des infrastructures électriques les plus proches. Pourtant, cette proximité géographique ne se traduit pas par une connexion au réseau. Dès la nuit tombée, la vie s’y arrête presque entièrement : les déplacements deviennent périlleux, les activités économiques s’interrompent, et les familles doivent improviser des solutions de fortune pour pallier l’absence d’éclairage. Les téléphones et batteries externes circulent entre Tawa et les villages voisins déjà raccordés, comme Darou Thiaw, formant une économie informelle de la recharge. Les élèves, contraints de se rendre dans les établissements scolaires des villes voisines comme Bambey, doivent étudier à la lueur de lampes solaires ou rechargeables, un effort supplémentaire dans un contexte où chaque heure de révision compte pour les examens nationaux.
L’absence d’électricité pèse également sur la santé des habitants. Sans case de santé ni poste médical sur place, les urgences nocturnes — accouchements, blessures ou crises soudaines — obligent les villageois à se rendre dans le noir vers le village de Silane, situé à plus de trois kilomètres. Une épreuve qui expose les plus vulnérables à des risques accrus. Sur le plan économique, l’impossibilité de conserver des denrées périssables ou de stocker des vaccins vétérinaires limite les activités locales, principalement tournées vers l’élevage et le petit commerce. Chaque nuit, c’est une partie de la vie du village qui s’éteint avec le soleil.
Face à cette situation, les représentants de Tawa Keur Mor Sélé ont engagé depuis plusieurs années un parcours administratif semé d’embûches. Un dossier a été déposé auprès de l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER), qui a orienté les démarches vers un dépôt officiel. Cependant, selon le texte source, le suivi s’est enlisé dans des réponses évasives et des reports successifs, sans calendrier précis ni travaux concrets. Des sollicitations répétées auprès de la mairie de Ngogom et du ministère de la Microfinance n’ont pas abouti à des avancées tangibles. Un député a confirmé que le village figurait parmi les localités retenues pour les prochaines phases d’électrification, mais sans précision sur les échéances ni les modalités de mise en œuvre. Les autorités locales et l’ASER n’ont pas répondu aux demandes d’éclaircissements, laissant les habitants dans l’incertitude.
Le cas de Tawa Keur Mor Sélé n’est pas isolé. Dans la région de Diourbel, plus de 1 000 villages et hameaux restent privés d’électricité, malgré un taux d’électrification rurale officiellement estimé entre 65 % et 70 %. À l’échelle nationale, le Sénégal s’est fixé pour objectif d’atteindre un accès universel à l’électricité d’ici 2029, un chantier ambitieux piloté par l’ASER et nécessitant des financements colossaux. Pourtant, les « derniers kilomètres » — ces zones situées à proximité immédiate des dorsales électriques mais non raccordées — révèlent les limites des politiques d’aménagement du territoire. Pour les habitants de Tawa, la présence de poteaux électriques à deux kilomètres de leurs concessions rend leur situation d’autant plus insupportable. « Nous sommes des citoyens à part entière. Pourquoi ce qui est fait pour les villages voisins ne l’est-il pas pour nous ? » s’interroge un porte-parole du village, soulignant l’injustice d’une exclusion administrative plutôt que géographique.
Alors que les promesses se succèdent sans se concrétiser, les habitants de Tawa Keur Mor Sélé attendent un geste clair : un calendrier précis et la matérialisation des poteaux électriques qui leur manquent. Pour eux, la lumière n’est pas seulement une question de confort, mais une condition essentielle à leur développement, leur sécurité et leur dignité.