L'annonce par le ministre du Tourisme, Alpha Thiam, de l'accueil de deux millions de touristes au Sénégal soulève des interrogations sur la fiabilité des indicateurs sectoriels. Cette donnée, largement relayée, semble occulter une distinction fondamentale entre le flux global de passagers aériens et la réalité statistique du tourisme international.
La confusion entre passagers et touristes
Le chiffre avancé par le ministère peine à trouver une confirmation dans les données de l'Aéroport International Blaise Diagne (AIBD). En 2025, l'infrastructure a enregistré environ 1,38 million de passagers, toutes catégories confondues, avec une croissance quasi nulle. Les experts du secteur, à l'instar de Cherif Dieng, rappellent qu'un passager débarquant à Dakar n'est pas nécessairement un touriste : ce flux agrège des voyageurs d'affaires, des membres de la diaspora en visite familiale et des passagers en transit. En mélangeant ces catégories, la communication officielle risque de fausser l'évaluation réelle de l'attractivité du pays.
L'absence de données fiables depuis 2017
Au-delà de la précision des chiffres, c'est la méthodologie de suivi qui pose question. Le Sénégal n'aurait plus transmis ses statistiques à l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) depuis 2017. Cette rupture prive le pays d'un cadre de référence international, essentiel pour comparer ses performances et piloter une stratégie de destination cohérente. Sans une définition harmonisée de ce qu'est un « touriste » — un visiteur passant au moins une nuit sur le territoire sans y exercer d'activité rémunérée — les objectifs ambitieux, comme celui des trois millions de visiteurs visés pour 2026, manquent de base analytique solide.
Des enjeux stratégiques pour les investisseurs
Pour les décideurs et les investisseurs, la précision statistique n'est pas qu'une question technique. La planification des infrastructures hôtelières, l'ouverture de nouvelles dessertes aériennes et le ciblage des campagnes promotionnelles dépendent de données fines : durée moyenne des séjours, dépenses réelles par visiteur et typologie des marchés émetteurs. L'absence de transparence sur la méthode de calcul des « deux millions » rend difficile l'identification des leviers de croissance réels. Pour le secteur, l'enjeu est désormais de passer d'une logique de comptage de flux à une analyse qualitative, indispensable pour transformer le potentiel touristique sénégalais en un moteur économique durable et mesurable.