Souveraineté sanitaire en Afrique : le défi de valoriser les savoirs médicaux endogènes sans les dénaturer

Par Rédaction KUMBA 3 min de lecture 30 lectures
Souveraineté sanitaire en Afrique : le défi de valoriser les savoirs médicaux endogènes sans les dénaturer

La célébration de la Journée africaine de la médecine traditionnelle à Manga, au Burkina Faso, marque une étape charnière dans la quête de souveraineté sanitaire du continent. Plus de deux décennies après les premières initiatives de reconnaissance, l'enjeu n'est plus seulement culturel, mais structurel : il s'agit d'intégrer les savoirs endogènes dans les systèmes de santé nationaux tout en évitant le piège d'une « colonialité du savoir » qui imposerait des normes extérieures au détriment des réalités locales.

De la réhabilitation culturelle à l'exigence scientifique

Depuis les indépendances, le regard des États africains sur les pratiques médicales ancestrales a radicalement évolué. Si les années 1960 et 1970 ont été marquées par une volonté de décolonisation culturelle, le tournant des années 2000 a institutionnalisé ces pratiques. Aujourd'hui, la priorité est à la recherche-développement et à la preuve scientifique. Cette transition, bien que nécessaire pour garantir la sécurité des patients, soulève une question fondamentale : comment valider des savoirs empiriques sans les soumettre à des protocoles biomédicaux prohibitifs qui, en pratique, dépossèdent les communautés de leurs propres ressources au profit de l'industrie pharmaceutique mondiale ?

Le piège de la « pensée abyssale » dans la recherche

L'exigence croissante d'essais cliniques randomisés et de standardisation, bien qu'indispensable pour la sécurité, risque de marginaliser des dimensions essentielles du soin, telles que la relation patient-praticien ou l'approche holistique. En imposant des critères de validation définis par l'OMS ou des laboratoires internationaux, les politiques publiques courent le risque de ne retenir que ce qui est facilement « traduisible » en molécules, au détriment de l'expérience sociale et thérapeutique accumulée sur des générations. Cette hiérarchisation des connaissances, qualifiée de « pensée abyssale », maintient une asymétrie où le savoir africain reste un objet d'étude plutôt qu'un acteur de définition des priorités.

Vers un modèle de souveraineté inspiré et autonome

L'exemple du Vietnam, qui a su combiner médecine orientale et occidentale pour bâtir un système de santé résilient, offre une perspective intéressante, bien que non transposable mécaniquement. Pour le Burkina Faso et le reste du continent, la souveraineté sanitaire ne signifie pas un repli sur soi ou le rejet de la science moderne. Elle implique la capacité de définir ses propres agendas de recherche, de former des experts locaux et de conserver la valeur ajoutée sur le continent. L'enjeu est de passer d'une simple intégration administrative à une véritable autonomie épistémique, où les tradipraticiens sont consultés comme des experts à part entière dans l'élaboration des politiques de santé publique.

Un bilan institutionnel en demi-teinte

Si les progrès sont réels — avec plus de quarante pays disposant désormais d'une politique nationale de médecine traditionnelle — la mise en œuvre reste inégale. Le manque de données statistiques fiables sur le secteur et la faiblesse des financements dédiés freinent l'ambition d'une intégration complète. Pour que la souveraineté sanitaire devienne une réalité, les États doivent désormais investir dans des structures capables de coordonner la recherche, la production locale de médicaments et la protection juridique des savoirs communautaires, transformant ainsi un héritage culturel en un levier de développement sanitaire durable.

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