Plus de six décennies après le massacre de Sharpeville, des survivants et des familles de victimes lancent une action en justice historique pour contester la loi d'indemnité de 1961. Ce texte, hérité de l'ère de l'apartheid, a longtemps protégé les auteurs des violences policières contre toute poursuite, empêchant ainsi les victimes d'obtenir réparation pour les crimes commis le 21 mars 1960.
Un héritage législatif contesté
Le 21 mars 1960, la police sud-africaine ouvrait le feu sur des milliers de manifestants pacifiques protestant contre les « lois sur les laissez-passer » (dompas), qui restreignaient la liberté de mouvement des populations noires. Si les estimations récentes portent le bilan à 91 morts, l'impunité a été institutionnalisée un an plus tard par l'Indemnity Act. Cette loi, toujours inscrite dans les registres sud-africains malgré l'avènement de la démocratie en 1994, empêche toute action pénale ou civile contre l'État pour ces événements. Des experts en droit constitutionnel soulignent que, bien que la Constitution actuelle soit transformatrice, le principe de continuité de l'État maintient ces anciennes lois en vigueur tant qu'elles ne sont pas explicitement abrogées par le Parlement.
Vers une action collective en justice
L'organisation Lawyers for Human Rights, épaulée par le cabinet Leigh Day, a déposé une requête devant la Haute Cour pour déclarer cette loi inconstitutionnelle. L'objectif est de faire certifier une action collective impliquant environ 70 plaignants. Cette démarche vise non seulement à obtenir des réparations individuelles, mais aussi à permettre l'ouverture de poursuites pénales contre les responsables encore en vie. Pour les survivants, comme Abraham Mofokeng, qui porte encore les séquelles physiques de la fusillade, cette procédure représente une étape indispensable pour panser les plaies d'une communauté qui se sent oubliée.
Les limites du processus de réconciliation
Malgré les travaux de la Commission de vérité et de réconciliation (TRC) présidée par l'archevêque Desmond Tutu, de nombreuses victimes estiment que justice n'a jamais été rendue. Aucun policier impliqué dans le massacre de Sharpeville n'a sollicité d'amnistie devant la commission, laissant les familles dans une impasse judiciaire totale. Si le ministère de la Justice affirme avoir versé des indemnités à 560 victimes reconnues par la TRC, les survivants de Sharpeville soutiennent que ces mesures restent insuffisantes face à l'ampleur du traumatisme collectif. Pour les plaignants, obtenir gain de cause en justice permettrait enfin de clore ce chapitre sombre de l'histoire sud-africaine et d'offrir une forme de reconnaissance aux générations futures.