Un cri étouffé sous les préjugés Les réseaux sociaux burkinabè s’embrasent de témoignages glaçants : des visages souriants cachent des abîmes. Derrière chaque profil "parfait", une bataille invisible se livre. La dépression frappe sans distinction : elle dévore les instituteurs comme les étudiants, les mères de famille comme les jeunes en quête de sens. Pourtant, ici, on la qualifie encore de "maladie de riches" ou de "problème de blancs". Combien de vies attendent que ce mensonge s’effondre ?
Des visages brisés, des mots étouffés
E. B., institutrice à Nouna, a appris à survivre dans le silence. À 8 ans, la séparation de ses parents l’a plongée dans un climat familial toxique. Une marâtre indifférente, un père absent : "On m’a appris à ne pas pleurer." Le mariage devait être sa rédemption. Il n’a été que l’épreuve suivante. Son époux, disparu émotionnellement, a laissé place à un vide si lourd qu’elle en perdit le goût de vivre.
> « Je me regardais dans le miroir et ne me reconnaissais plus. Mes enfants m’évitaient. Je les grondais sans raison, je les négligeais. Je voulais juste disparaître. »
Son corps s’est affaibli : perte de poids, agressivité, isolement. Les miroirs lui renvoyaient une étrangère. "Je détestais ma vie." En 2024, le seuil de la dépression est franchi. Elle en vient à envisager l’impensable. Mais personne ne l’a vue tomber.
Awa, l’art de sourire en sanglotant À Koudougou, Awa, communicante, incarne le masque social. Sur les réseaux, elle publie des posts légers, rit aux blagues de ses amis. Pourtant, derrière ce sourire forcé, une tempête intérieure. "Je pleurais sans raison, je m’isolais, j’ai abandonné mes passions." Son stage de fin d’études, censé être une victoire, devient un piège. "Mon rapport stagnait, mon esprit était paralysé."
Elle a cru pouvoir tenir seule. "J’ai gardé ma souffrance pour moi, par peur du jugement." Les messages d’encouragement de sa famille ont été rares. Les remarques désinvolues de proches, fréquentes. Combien de fois a-t-elle frôlé l’abîme avant de réaliser que personne ne la voyait tomber ?
Les chiffres qui mentent (ou pas) La dépression n’est pas une crise passagère. C’est une maladie neurobiologique, rappelle le Dr Daniel Sorgho, psychiatre à l’université Joseph-Ki-Zerbo. L’OMS alerte : 332 millions de personnes en souffrent dans le monde. Au Burkina, une étude de 2018 révèle que 11,6 % de la population est concernée – un chiffre sous-estimé, selon lui. "La dépression est le trouble mental le plus fréquent ici."
Pourtant, les structures de santé peinent à suivre. Les centres d’écoute sont lointains, les associations saturées. Et les familles ? Beaucoup préfèrent ignorer. "On dit : ‘C’est dans sa tête, ça va passer.’" Pourtant, chaque semaine, un jeune se suicide. Est-ce que la société burkinabè osera enfin entendre ?
Briser le silence : des voix qui osent parler
Pamela Kabré, ancienne dépressive devenue "paire-aidante", le martèle : "La dépression n’est pas une faiblesse. C’est une maladie du cerveau." Elle ajoute une dimension essentielle : l’écoute sans jugement. "Si vous voyez quelqu’un pleurer sans raison, ne lui dites pas ‘Arrête tes conneries’. Demandez-lui : ‘Tu veux en parler ?’"
Pour le Dr Sorgho, les signes sont clairs :
- L’isolement soudain.
- Les changements d’humeur brutaux.
- Les déclarations du type : ‘À quoi bon ?’
"Si une personne évoque le suicide, ne la laissez pas seule. Appelez un proche, un médecin, une ligne d’écoute. Sauver une vie, ça commence par poser une question : ‘Tu vas bien ?’"
Et maintenant ? La question qui compte Le Burkina Faso compte 727 000 suicides par an dans le monde – la troisième cause de mortalité chez les 15-29 ans. Combien de ces drames auraient pu être évités ?
E. B. a trouvé la lumière dans une association. Awa a appris à demander de l’aide. Mais pour les autres ? Qui les entendra avant qu’il ne soit trop tard ?
La dépression ne choisit pas ses victimes. Elle frappe les enseignants, les étudiants, les mères, les artisans. Et si, aujourd’hui, vous étiez celui ou celle qui pourrait changer le cours d’une vie ?
Agissez. Parlez. Sauvez.
- Lignes d’écoute :
- Centre national de prévention du suicide (Burkina Faso) : +226 70 80 80 80
- Association burkinabè pour la santé mentale : +226 70 30 30 30
- Associations :
- AFAB (Association des femmes albinos du Burkina)
- Réseau burkinabè pour la santé mentale
La dépression se soigne. Mais il faut d’abord oser en parler.