Le Sénégal se retrouve seul face à une dette colossale de 254 milliards de FCFA contractée pour le compte de quatre États, alors que le barrage de Sambangalou, censé incarner la coopération régionale, accumule les retards et les impayés. Un scandale financier qui interroge la gouvernance des projets transfrontaliers et la responsabilité des parties prenantes.
Un projet pharaonique en péril
Initié comme un symbole de l’intégration ouest-africaine, le barrage de Sambangalou, d’une capacité de 128 mégawatts et d’un réservoir de 3,8 milliards de mètres cubes, devait irriguer 90 000 hectares et alimenter quatre pays en électricité. Signé en 2022 avec un groupement mené par VINCI pour un montant de 388 millions d’euros, le chantier n’a progressé qu’à hauteur de 28 % en janvier 2024. Les entreprises en charge des travaux ont suspendu leurs activités, faute de paiement, plongeant 1 200 ouvriers dans l’incertitude et laissant des milliers de villageois dans l’attente d’un déplacement forcé qui ne vient pas. Le parc national du Niokolo-Koba, classé à l’UNESCO, est également concerné par ce projet inachevé, dont l’impact environnemental reste flou.
Une dette contractée au nom de quatre États
Le scandale réside dans le fait que le Sénégal a emprunté cette somme non pour lui-même, mais pour le compte de la Gambie, de la Guinée et de la Guinée-Bissau. Pourtant, seul Dakar figure sur les contrats de prêt, engageant ainsi sa responsabilité financière exclusive. Dix bailleurs internationaux, dont la Banque africaine de développement et l’Exim Bank chinoise, ont participé au financement, mais aucun des trois autres États ne semble tenu de rembourser. En cas d’échec du projet, c’est le contribuable sénégalais qui devra assumer la dette, sans garantie écrite des autres pays. Les autorités évoquent un « leadership régional » pour justifier cette prise de risque, mais les mécanismes de solidarité restent flous, voire inexistants.
Silences, incertitudes et conséquences humaines
Les documents officiels ne précisent pas les montants exacts des prêts, et les contrats ne sont pas publics. Le Parlement sénégalais n’a pas été saisi, pas plus que la Cour des comptes, laissant planer un doute sur la transparence de l’opération. Les ouvriers du chantier, certains impayés depuis des mois, et les villageois des 13 communes concernées par le déplacement forcé subissent les conséquences d’une gestion opaque. En Guinée, où 82 % du futur réservoir serait situé, les autorités n’ont pas été consultées sur la suspension des travaux, révélant une coordination défaillante entre les États membres de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG).
Alors que le gouvernement évoque une « reprise des travaux » sans calendrier précis, les acteurs locaux et les bailleurs s’interrogent : qui assumera les coûts d’un projet devenu un fardeau financier et politique ? Dans un contexte où le Sénégal a déjà été pointé du doigt pour des dettes cachées, ce dossier soulève des questions cruciales sur la gouvernance des projets régionaux et la protection des intérêts des populations.