Entre 1902 et 1909, un ancien fonctionnaire du sultanat marocain a semé le trouble en se faisant passer pour Moulay M’Hammed, fils aîné de Moulay Hassan Ier, avant de défier ouvertement le pouvoir chérifien. Son règne éphémère, marqué par une rébellion tribale et une propagande habile, révèle les fractures d’un empire en déclin face aux ambitions coloniales.
Un ancien cartographe devenu sultan par la ruse
Jilali Ben Driss Zerhouni El Youssefi, plus connu sous le nom de Rogui Bou Hmara, naît en 1860 dans le nord du Maroc. Après avoir obtenu un diplôme prestigieux à l’Université Al Qarawiyyin et servi comme officier cartographe sous Moulay Hassan Ier, il est emprisonné pour faux et usage de faux après la mort de ce dernier. Libéré, il exploite les tensions sociales pour se faire passer pour Moulay M’Hammed, frère aîné de Moulay Abdelaziz, alors sultan. Son stratagème repose sur une propagande ciblée : il se déplace avec des livres transportés par une ânesse, renforçant son image de savant mystique, et rallie des tribus crédules en se présentant comme un Mahdi.
Une révolte qui ébranle le trône de Moulay Abdelaziz
En 1902, Bou Hmara lance sa rébellion depuis les montagnes du Rif, capitalisant sur le mécontentement populaire après l’assassinat d’un missionnaire britannique par le pouvoir central. Il s’autoproclame sultan et installe son siège à la Kasba de Salouane, une forteresse historique du sultan My Ismaïl. Soutenu par des tribus comme les Hayaïna et les Béni Ouaraïn, il conquiert Taza et menace Fès, où des prières sont dites en son nom. Moulay Abdelaziz, incapable de le contrer, tente de discréditer la rumeur en exhibant son frère Moulay M’Hammed, sans succès. Pire, une expédition militaire envoyée contre Bou Hmara est écrasée, légitimant son mouvement aux yeux de ses partisans.
La chute : une répression sanglante à Fès
En 1908, Moulay Abdelaziz est renversé par son frère Moulay Abdelhafid, qui bénéficie du soutien des autorités françaises. Ce dernier lance une offensive décisive contre Bou Hmara, dont les forces sont finalement vaincues en 1909. Capturé avec 400 disciples, il est transféré à Fès où, selon les récits, il subit des tortures publiques avant d’être exécuté le 2 septembre 1909. Les versions divergent sur les modalités de sa mort : certains évoquent un dépeçage suivi d’une incinération, d’autres une exécution sommaire et une inhumation anonyme. Son héritage, longtemps effacé des livres d’histoire, reste celui d’un homme qui a exploité les failles d’un système en crise pour défier l’autorité centrale.