Le gouvernement du Québec mise sur une pratique médicale mixte pour réduire les délais d’attente, mais les experts et l’histoire du système de santé québécois soulèvent des risques majeurs : une médecine à deux vitesses et un affaiblissement du réseau public.
Un modèle inspiré de la France et de l’Allemagne, mais sans leurs ressources
La première ministre du Québec, Christine Fréchette, défend l’idée qu’une présence minimale des médecins spécialistes dans le public, couplée à une activité privée, permettrait de réduire drastiquement les temps d’attente. Elle s’appuie sur des exemples internationaux, citant la France et l’Allemagne comme des modèles de performance. Pourtant, ces pays disposent de ressources bien supérieures : 362 médecins pour 100 000 habitants en France (contre 290 au Québec) et 470 en Allemagne, ainsi que 540 et 759 lits d’hôpital pour 100 000 habitants respectivement, contre seulement 230 au Québec. Ces écarts expliquent en partie leurs temps d’attente bien inférieurs (63 jours en France, 31 en Allemagne, contre 32,5 semaines au Québec pour les chirurgies électives).
L’hémorragie des spécialistes et l’appât du gain dénoncés depuis des années
Dès 2012, l’ancien ministre péquiste Réjean Hébert qualifiait de « partie de ping-pong » le va-et-vient des médecins entre public et privé, évoquant une « hémorragie » de ressources. Son successeur libéral, Gaétan Barrette, pointait du doigt « l’appât du gain » des spécialistes. Le Collège des médecins du Québec avait déjà alerté en 2024 sur les conséquences de cette alternance : une disponibilité réduite des professionnels dans le public, où les cas les plus lourds et coûteux sont concentrés. Le secteur privé, lui, privilégie naturellement les actes simples et rentables, laissant le réseau public sous pression avec des moyens insuffisants.
Assurances duplicatives et médecine à deux vitesses : le loup est-il déjà dans la bergerie ?
Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, propose d’élargir les assurances duplicatives, actuellement limitées à quelques actes, pour couvrir des soins actuellement pris en charge par la Régie de l’assurance-maladie. Une mesure qui, si elle était adoptée, risquerait d’entraîner une fuite massive des patients aisés vers le privé, comme le suggère le modèle albertain. En Alberta, une loi adoptée en 2023 permet aux spécialistes de pratiquer simultanément dans les deux secteurs, avec plus de 400 médecins déjà inscrits. Cette initiative, qualifiée de « plus grande menace pour les soins de santé depuis 1984 » par la Coalition canadienne de la santé, contrevient à l’universalité et à la gratuité garanties par la Loi canadienne sur la santé. La ministre fédérale Marjorie Michel a exprimé ses inquiétudes, sans évoquer de sanctions, dans un contexte où les tensions politiques avec l’Alberta pourraient compliquer toute intervention.
Déshabiller Pierre pour habiller Paul : une solution durable ?
Pour les défenseurs de la médecine mixte, l’idée est de partager les ressources sans affaiblir le public. Pourtant, l’histoire montre que cette approche a souvent conduit à une dégradation des conditions de travail dans le réseau public, où les cas complexes s’accumulent avec des moyens réduits. Le reste du Canada, à l’exception de l’Alberta, reste méfiant face à cette pratique, préférant maintenir une séparation stricte entre public et privé. Au Québec, l’État prendra en charge les honoraires des médecins, quel que soit leur secteur d’activité, mais le risque d’une médecine à deux vitesses persiste, surtout si les assurances duplicatives se généralisent. La question n’est plus seulement celle de l’efficacité, mais aussi de l’équité.