Un marché emblématique s’efface. Hier, le Garbal de Sirakoro-Meguétana a été évacué. Plus de bêtes hurlantes sous le soleil de plomb, plus de cris des marchands, plus ce fouillis vivant qui rythmait depuis des décennies les rues de la capitale. Une page se tourne.
Pourquoi ce déménagement ? Les raisons officielles parlent d’urbanisation contrôlée. Bamako étouffe sous ses propres excès : étalement anarchique, insalubrité, et cette pression insoutenable sur les infrastructures. Les marchés à bétail, concentrés en plein cœur des quartiers, deviennent des foyers de tensions. Les riverains râlent. Les associations environnementales pointent du doigt les déchets organiques qui pourrissent les rues. Et les autorités, sous la pression, agissent.
Mais derrière les discours sur l’ordre et la modernité, une question persiste : qui gagne vraiment avec ces déplacements ? Les éleveurs, contraints de parcourir des kilomètres pour vendre leur bétail ? Les commerçants, dont les revenus fondent avec chaque déménagement ? Ou les promoteurs immobiliers, qui voient là une aubaine pour transformer ces friches en lotissements ?
Un processus chaotique et inégal Le Garbal n’est pas le premier marché à être relogé. Depuis des années, Bamako expulse ses activités informelles vers la périphérie, souvent sans filet social. Les nouveaux sites, censés accueillir les marchands, sont loin. Très loin. Des heures de transport pour des revenus déjà précaires. Les éleveurs, eux, doivent composer avec des routes défoncées et des points de vente dispersés, où la concurrence est féroce.
Pire : certains quartiers d’accueil résistent. Des émeutes ont éclaté lors de précédents transferts. Hier, à Sirakoro, peu de protestations. Peut-être parce que les autorités ont mis en avant des compensations financières – un filet de sauvetage trop souvent crevé par la corruption. Ou parce que le message est clair : la ville n’a plus de place pour la survie informelle.
Et maintenant ? Où iront les bêtes ? Les autorités évoquent des zones dédiées en périphérie, comme à Koulouba ou à Badalabougou. Des infrastructures modernes, avec des abattoirs agréés, des points d’eau, des espaces de stationnement. En théorie, c’est prometteur. En pratique ? Les éleveurs du Sahel savent pertinemment que la distance tue le commerce. Un mouton ou une vache morte en route, c’est une perte sèche.
Et puis, il y a l’argument économique. Bamako consomme près de 30 000 têtes de bétail par mois. Sans ces marchés centraux, les prix vont-ils exploser ? Les ménages les plus pauvres, déjà fragilisés, vont-ils pouvoir se permettre un repas de viande une fois par semaine ?
Une ville qui se renie ? Bamako se veut une métropole dynamique, connectée, attractive. Pourtant, ces expulsions rappellent une réalité crue : la croissance à tout prix broie les plus vulnérables. Le Garbal était un microcosme de la vie malienne – bruyant, chaotique, mais essentiel. Aujourd’hui, on lui préfère des centres commerciaux climatisés et des tours en verre.
Mais au-delà des discours sur la modernité, une question reste en suspens : une ville sans ses marchés populaires, est-elle encore une ville ? Ou simplement un décor pour les touristes et les investisseurs ?
La fin d’une époque ? Ou le début d’un cauchemar ? Le Garbal est parti. Demain, ce sera le tour d’un autre marché. Et après ? Les autorités promettent des solutions durables. Mais quand on observe les files d’attente devant les nouveaux sites, quand on entend les éleveurs maudire leur sort, on se demande : qui protège vraiment ceux que la ville abandonne ?
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