Lutte contre la chicha au Sénégal : pourquoi l'interdiction reste lettre morte

Par Rédaction KUMBA 3 min de lecture 14 lectures
Lutte contre la chicha au Sénégal : pourquoi l'interdiction reste lettre morte

Malgré un arrêté d'interdiction datant de 2020, la chicha continue de prospérer au Sénégal en raison de vides juridiques majeurs. Alors que le Mali voisin durcit sa répression pénale, les autorités sénégalaises font face à une inertie législative dénoncée par les acteurs de la santé publique. L'enjeu est de taille face à un produit dont la toxicité avérée cible une jeunesse de plus en plus précoce.

Les faits essentiels

En septembre 2020, un arrêté interministériel signé par Abdoulaye Diouf Sarr et Assome Aminata Diatta interdisait l'importation, la distribution, la vente et l'usage de la chicha au Sénégal. Cependant, ce texte n'a prévu aucune sanction pénale, une faiblesse juridique majeure puisqu'un arrêté ne peut créer d'infraction. Depuis, une seule opération de contrôle a été documentée en 2023 à Dakar, conduisant à la saisie de milliers d'appareils dans dix-huit restaurants. Sous une forte pression, le matériel a été restitué dès le lendemain, sous prétexte que la loi antitabac de 2014 ne mentionne pas explicitement la chicha. Pourtant, cette loi interdit de fumer dans les lieux publics depuis 2016, sans distinction de produit. Au Mali, la démarche s'est voulue plus stricte : un arrêté du 7 juillet 2026 cosigné par six ministères prévoit jusqu'à trois ans de prison et quinze millions de francs CFA d'amende. Pour contourner le même obstacle juridique, le ministre de la Justice malien, Mamoudou Kassogué, a dû publier une circulaire demandant d'appliquer les sanctions de la loi de 2001 sur les stupéfiants.

Pourquoi c'est important

L'absence de régulation effective pose un problème sanitaire majeur. Selon l'OMS, une séance de chicha de 45 minutes équivaut à l'inhalation de quarante fois le volume de fumée d'une cigarette, vingt fois le monoxyde de carbone et vingt-six fois le goudron. De plus, l'usage partagé de l'embout favorise la transmission de la tuberculose, de l'herpès et d'hépatites. Cette pratique touche des populations de plus en plus jeunes. Une enquête de juillet 2026 révèle que 58 % des jeunes fumeurs sénégalais ont commencé avant l'âge de vingt ans, certains dès sept ans. Le docteur Oumar Ba signale également l'apparition de cigarettes électroniques dissimulées sous forme de fournitures scolaires contenant des dérivés de cannabis. Face à cela, la Ligue sénégalaise contre le tabac (LISTAB), par la voix de son président Amadou Moustapha Gaye, accuse l'État de passivité et dénonce l'adoption rapide en octobre 2023 d'un projet de décret favorable aux industriels du tabac chauffé, tandis que le projet de loi protecteur intégrant la chicha reste bloqué.

Ce qu'il faut surveiller

Il conviendra de suivre l'évolution du projet de loi révisé intégrant la chicha, la cigarette électronique et les sachets de nicotine. Prêt depuis juillet 2025 selon le juriste Bamba Sagna, le texte attend toujours d'être inscrit à l'ordre du jour du Conseil des ministres et soumis à l'Assemblée nationale. L'attitude des autorités sénégalaises face aux accusations de la LISTAB, qui a saisi l'OMS et réclamé un audit des financements de la lutte antitabac, sera également déterminante. Enfin, l'impact d'une éventuelle application stricte de la loi reste à observer : l'exemple du Mali montre qu'une interdiction sans accompagnement peut simplement déplacer le marché vers des réseaux clandestins et des messageries chiffrées, augmentant les prix sans éradiquer la consommation.

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