Plus de six décennies après les indépendances, le recours persistant à des documents administratifs coloniaux pour trancher des questions de citoyenneté et d'appartenance en Afrique souligne une faille majeure. Loin d'être de simples archives historiques, ces écrits sont érigés en preuves juridiques suprêmes, révélant une incapacité persistante des États africains à bâtir leurs propres institutions de souveraineté intellectuelle et administrative.
Le piège des archives coloniales comme tribunal
L'usage récurrent de documents, tels qu'un inventaire administratif belge de 1909 pour définir l'appartenance de populations au Congo, illustre une abdication de l'autorité intellectuelle. Ces archives, conçues par des administrateurs coloniaux pour gérer des territoires, collecter des impôts ou organiser le travail, n'avaient aucune vocation constitutionnelle ou scientifique. En les traitant comme des verdicts historiques, les acteurs politiques africains délèguent à une puissance disparue la légitimité de définir qui appartient à la nation, transformant des notes de terrain incomplètes en outils d'exclusion.
La faillite des institutions post-coloniales
La persistance de ce phénomène pointe vers une carence structurelle : l'absence de systèmes nationaux crédibles pour l'enregistrement des citoyens, la gestion foncière et la recherche historique. Plutôt que de développer des mécanismes de droit modernes, les élites politiques ont souvent trouvé avantage à maintenir les catégories ethniques héritées de la colonisation. Ces classifications, initialement créées pour faciliter la gouvernance étrangère, sont devenues des instruments de mobilisation électorale et de clientélisme, permettant d'exclure des rivaux sous couvert de débats sur l'indigénat.
L'instrumentalisation de l'antériorité
Le cas des Banyamulenge dans l'est du Congo illustre les dangers de cette approche. En réduisant la citoyenneté à une compétition archéologique sur « qui est arrivé le premier », les acteurs politiques fragilisent la stabilité de l'État. Dans une région où les mouvements de populations, les traditions orales et les généalogies complexes précèdent largement les frontières modernes, cette quête de preuves papier est une impasse. Elle ignore que la citoyenneté, dans un État de droit, doit être régie par des lois claires et non par la recherche d'une validation dans des archives étrangères.
Vers une souveraineté intellectuelle nécessaire
Le défi pour le continent est de passer d'une indépendance politique formelle à une indépendance institutionnelle et intellectuelle. Cela implique de remplacer les catégories coloniales par une recherche rigoureuse, croisant sources orales, archéologie, linguistique et généalogie, encadrée par des institutions africaines souveraines. La question de l'appartenance ne doit plus être soumise à l'écriture d'un fonctionnaire colonial, mais tranchée par des systèmes juridiques capables de garantir les droits de chaque citoyen, indépendamment des récits historiques manipulés.