Dans son ouvrage intitulé Je, publié aux éditions Gallimard, l'écrivaine Lilia Hassaine propose une relecture contemporaine du classique Jane Eyre de Charlotte Brontë. En se focalisant sur le personnage de Bertha Mason, traditionnellement reléguée au silence et à la folie, l'autrice interroge les dynamiques de pouvoir et la construction sociale de l'aliénation féminine.
Une trajectoire de la dépossession
Le récit de Lilia Hassaine retrace le parcours de Bertha Mason, depuis ses origines en Jamaïque jusqu'à son enfermement en Angleterre par son époux, Edward Rochester. L'autrice met en lumière un processus systématique de dépossession : celui de l'identité, du prénom et, in fine, de la liberté. En déplaçant le point de vue narratif, le roman transforme une figure secondaire, souvent réduite à l'étiquette de « la folle », en une narratrice dont la voix permet de reconstruire une existence brisée par les structures patriarcales de l'époque.
Les mécanismes de l'emprise
Au-delà de la réécriture littéraire, le texte explore les rouages complexes de l'emprise. Lilia Hassaine analyse comment le silence imposé et les préjugés d'une société peuvent légitimer la violence domestique. Le destin de Bertha Mason sert ici de miroir pour questionner les mécanismes contemporains de domination. L'œuvre souligne la responsabilité collective dans le maintien de ces situations, où l'isolement de la victime est rendu possible par le regard extérieur et le poids des conventions sociales.
La portée d'une voix retrouvée
Le choix de faire de Bertha Mason la narratrice de sa propre histoire constitue un acte de réhabilitation symbolique. Près de deux siècles après la parution du roman original, cette perspective permet de déconstruire le mythe de la femme « folle » pour révéler la réalité d'une victime de dépossession. Ce travail d'écriture invite le lecteur à porter un regard critique sur la manière dont la littérature et la société ont historiquement traité les femmes victimes d'emprise, en leur déniant souvent la capacité de témoigner de leur propre vécu.