Avant l'avènement des infrastructures modernes, le système postal marocain reposait sur une force humaine exceptionnelle : les Rekkas. Ces facteurs-coureurs, véritables athlètes de l'endurance, ont assuré la circulation de l'information à travers des terrains accidentés, bien avant la mécanisation des transports.
L'émergence de la Poste Makhzen
À la fin du XIXe siècle, le paysage postal marocain est marqué par une fragmentation extrême. Alors que des missions diplomatiques étrangères et des opérateurs privés exploitent leurs propres réseaux avec des timbres spécifiques, le sultan Moulay Hassan Ier décide de reprendre la main. En 1892, il instaure la « Poste Makhzen », un service interurbain reliant initialement treize villes. Ce réseau ne s'appuie pas sur des infrastructures lourdes, mais sur le corps des Rekkas, des hommes dont la rapidité et la résistance physique deviennent le socle de la souveraineté postale marocaine.
Une performance physique hors normes
La réputation des Rekkas dépassait les frontières du Royaume, suscitant l'admiration des observateurs étrangers. Capables de parcourir jusqu'à 90 kilomètres en une seule journée, ces courriers traversaient des zones montagneuses et des cours d'eau sans ponts, armés seulement d'un bâton et vêtus d'un caban imperméabilisé. Des témoignages d'époque, comme ceux de l'écrivain André Chevrillon, décrivent des hommes à la cadence quasi mécanique, capables de relier Tanger à Fès en seulement quatre jours, une performance logistique qui, à l'époque, ne trouvait d'équivalent qu'au Japon.
Héritage d'une profession de l'ombre
Le métier de Rekkas était souvent une affaire de lignée, transmise de père en fils, garantissant une expertise physique forgée dès le plus jeune âge. Bien que rémunérés pour chaque trajet, ces hommes occupaient une place centrale dans l'économie de l'information, acheminant même le courrier des bureaux postaux européens installés au Maroc. Si la modernisation initiée par le sultan Moulay Hafid en 1911, avec le passage au courrier à cheval, a progressivement rendu leur rôle obsolète, leur mémoire perdure. Récemment, l'historien Aomar Boum a mis en lumière cette profession en documentant le parcours de son propre père, l'un des derniers représentants de cette lignée de messagers infatigables.