Fort d'un parcours marqué par des succès technologiques majeurs, l'entrepreneur Denis Payre porte un regard lucide sur l'essor de l'intelligence artificielle. S'il reconnaît les gains de productivité considérables de cette technologie, il met en garde contre une dépendance accrue de l'Europe vis-à-vis des puissances américaine et chinoise.
Une trajectoire marquée par l'anticipation des besoins
La carrière de Denis Payre est jalonnée de projets qui ont su répondre à des impératifs structurels. Co-fondateur de Business Objects, il a su imposer une solution logicielle pragmatique en renonçant aux promesses prématurées de l'IA des années 90 pour se concentrer sur l'usage métier. Plus tard, avec Kiala, il a transformé la logistique du dernier kilomètre en créant un réseau de 7 000 points relais, une innovation rachetée par UPS. Cette capacité à identifier des solutions concrètes à des problèmes complexes guide aujourd'hui son engagement dans la transition énergétique avec Nature & People First, où il développe des stations de transfert d'énergie par pompage pour pallier les limites du stockage par batteries lithium-ion.
L'IA comme levier de productivité et risque de dépendance
Pour Denis Payre, l'intelligence artificielle ne doit pas être perçue avec une euphorie béate, mais comme un outil dont les bénéfices sont tangibles, notamment en médecine ou dans l'ingénierie. Il s'appuie sur des données américaines suggérant un solde net positif en matière d'emploi pour nuancer les craintes de destruction massive de postes. Toutefois, il identifie un péril majeur : après avoir délégué sa production industrielle et son infrastructure cloud, l'Europe risque de sous-traiter sa productivité future à des acteurs étrangers. Il souligne notamment les restrictions d'accès aux modèles les plus avancés imposées par les États-Unis comme un signal d'alerte sur la fragilité de la souveraineté technologique européenne.
La commande publique comme levier stratégique
Face à ce constat, l'entrepreneur prône une intervention volontariste des États. Il estime que la commande publique doit servir de levier pour soutenir les solutions locales et éviter une dépendance totale envers les géants technologiques mondiaux. Il cite en exemple l'utilisation du modèle français Mistral par France Travail pour l'orientation professionnelle. Cette approche vise à ancrer le développement de l'IA dans un écosystème national et européen capable de maîtriser ses propres outils, plutôt que de subir les choix stratégiques dictés par des puissances étrangères.