Le transfert des apprentissages, clé méconnue de la réussite du bilinguisme scolaire au Sénégal

Par Rédaction KUMBA 3 min de lecture 19 lectures
Le transfert des apprentissages, clé méconnue de la réussite du bilinguisme scolaire au Sénégal

Le Sénégal mise sur un modèle éducatif innovant, mais son efficacité dépend d’un mécanisme souvent sous-estimé : le transfert des apprentissages entre langues. Une tribune du Dr. Cheikh Bèye, coordonnateur du MOHEBS, éclaire les fondements scientifiques et les défis de cette approche.

Un principe scientifique au cœur du MOHEBS

Le Modèle harmonisé d’Enseignement bilingue au Sénégal (MOHEBS) s’appuie sur une hypothèse centrale : les compétences acquises dans une langue peuvent soutenir les apprentissages dans une autre, à condition que ces compétences partagent des bases cognitives communes. Contrairement à une idée reçue, le transfert ne se limite pas à une simple traduction lexicale. Il englobe des connaissances, des stratégies de raisonnement, des procédures intellectuelles et même des habitudes métacognitives, comme l’argumentation ou la résolution de problèmes.

Cette vision, étayée par les travaux de Jim Cummins et du programme ELAN, repose sur l’idée que les langues ne fonctionnent pas comme des systèmes cognitifs isolés. Par exemple, un élève qui apprend à classer ou à comparer dans sa langue première (wolof, pulaar, etc.) ne repart pas de zéro lorsqu’il aborde ces mêmes compétences en français. Le gain réside dans la capacité à réinvestir ces acquis, réduisant ainsi l’effort d’apprentissage et accélérant la maîtrise des savoirs.

Des outils pédagogiques pour institutionnaliser le transfert

Le MOHEBS ne se contente pas de reconnaître l’importance du transfert : il l’intègre dans sa structure même. La progression linguistique, organisée en cycles (CI-CP, CE1-CE2, CM1-CM2), est conçue pour créer des passerelles entre les langues. Des outils comme les fiches de transfert, les terminologies bilingues et les guides pédagogiques des enseignants visent à systématiser ce mécanisme.

Pourtant, malgré ces avancées, le défi reste entier. Le transfert n’est pas un phénomène spontané : il doit être enseigné, documenté et évalué. Les recherches en didactique du bilinguisme montrent que son opérationnalisation à grande échelle nécessite une formation continue des enseignants, des ressources adaptées et un suivi rigoureux des apprentissages. Sans cela, le risque est de réduire le bilinguisme à une juxtaposition de langues plutôt qu’à un véritable levier cognitif.

Le vrai défi : passer de la théorie à la pratique

Si l’importance scientifique du transfert est désormais admise, son application concrète reste inégale. Le Dr. Bèye souligne que le MOHEBS a déjà franchi une étape majeure en intégrant ce principe dans sa philosophie éducative. Mais la prochaine phase exige de renforcer sa systématisation. Cela implique de former les enseignants à identifier et à exploiter les transferts possibles entre langues, d’évaluer régulièrement les progrès des élèves dans ce domaine, et d’adapter les supports pédagogiques pour faciliter ces passerelles.

L’enjeu est double : d’une part, éviter que le transfert ne devienne un concept théorique sans impact réel sur les apprentissages ; d’autre part, garantir que tous les élèves, y compris ceux issus de milieux défavorisés, bénéficient pleinement de cette approche. Car le bilinguisme, lorsqu’il est bien maîtrisé, peut être un puissant vecteur d’inclusion et d’excellence éducative.

Vers un système éducatif plus cohérent et performant

Le MOHEBS représente une avancée majeure pour le Sénégal, mais son succès dépendra de la capacité du pays à transformer le transfert des apprentissages en une pratique généralisée. Cela nécessite une collaboration étroite entre chercheurs, décideurs et praticiens, ainsi qu’un investissement continu dans la recherche-action pour affiner les méthodes.

À l’heure où de nombreux systèmes éducatifs africains cherchent des solutions pour améliorer la qualité des apprentissages, le Sénégal offre un exemple inspirant. Mais la route est encore longue : il s’agit moins de convaincre de l’utilité du transfert que de le rendre opérationnel, mesurable et accessible à tous les élèves. Une ambition qui pourrait bien redéfinir les standards de l’enseignement bilingue en Afrique.

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