Après deux décennies de croissance et de restructuration, le secteur du streaming musical a enfin basculé vers la rentabilité. Si des leaders comme Spotify et Deezer affichent désormais des résultats financiers positifs, cette réussite est le fruit d'une transformation complexe des usages et d'une lutte acharnée pour stabiliser un modèle économique viable.
La fin d'une longue quête de rentabilité
Le chemin vers l'équilibre financier a été marqué par une transition nécessaire du téléchargement vers l'abonnement. Spotify, avec plus de 290 millions d'abonnés, a franchi ce cap en 2024 en enregistrant un bénéfice net de 1,14 milliard d'euros. De son côté, Deezer a également atteint la rentabilité l'an dernier, s'appuyant sur un chiffre d'affaires de 534 millions d'euros pour 10 millions d'abonnés. Cette dynamique s'inscrit dans un marché mondial progressant de 5 % à 10 % par an, permettant aux plateformes de recréer la valeur perdue suite à la crise de l'industrie du disque.
Le défi de la répartition des revenus
Le modèle économique actuel repose sur un compromis établi en 2015, où 70 % des revenus sont reversés aux ayants droit, soit 55 % aux labels et 15 % aux auteurs, compositeurs et éditeurs. Les plateformes conservent les 30 % restants. En 2023, ce système a généré 30 milliards de dollars de reversements à l'industrie. Toutefois, la question de la rémunération des artistes reste centrale. Le système actuel, basé sur une division des revenus globaux par le nombre total d'écoutes, entraîne une dilution de la valeur unitaire à mesure que le catalogue musical s'accroît plus rapidement que le nombre d'abonnés.
Vers de nouveaux modèles de rémunération
Le débat sur la justice de la répartition oppose deux logiques. Le modèle « market centric », actuellement dominant, mutualise les abonnements pour rémunérer les artistes au prorata des écoutes globales, favorisant mécaniquement les têtes d'affiche. À l'inverse, le modèle « user centric » propose de redistribuer l'abonnement d'un utilisateur uniquement aux artistes qu'il a réellement écoutés. À cette équation s'ajoute l'émergence de l'intelligence artificielle, qui représente déjà 0,5 % des écoutes sur certaines plateformes, soulevant des inquiétudes sur une dilution accrue de la valeur pour les créateurs humains.
La diversification comme levier de croissance
Pour consolider leurs revenus, les plateformes investissent désormais massivement dans l'événementiel. En exploitant les données massives de leurs utilisateurs, Spotify et Deezer transforment leur rôle de simple diffuseur en celui d'acteur clé de la billetterie. En proposant des accès privilégiés à des tournées ou des concerts exclusifs, ces entreprises cherchent à monétiser l'engagement des fans, une stratégie qui permet de renforcer la fidélité des abonnés tout en captant une part de la valeur générée par l'économie du spectacle vivant.