Le 10 septembre 2026, le ministère de la Justice lançait officiellement deux nouvelles plateformes numériques : Jokko Ak Yoon et E-Justice.
Jokko Ak Yoon devait permettre aux citoyens d’adresser à l’administration judiciaire des demandes d’information, réclamations, signalements ou suggestions, puis d’en suivre le traitement.
E-Justice devait, elle, contribuer à la dématérialisation des procédures judiciaires et améliorer la gestion et le suivi des dossiers.
Sur le papier, très bien.
Quelques jours plus tard, la situation est beaucoup moins glorieuse.
Jokko Ak Yoon : en maintenance.
E-Justice : erreur serveur 500.
Deux plateformes lancées le même jour.
Deux plateformes déjà indisponibles.
Et entre le lancement et la mise hors ligne de Jokko Ak Yoon, les Sénégalais ont eu le temps de faire ce qui aurait normalement dû être fait avant l’inauguration :
tester.
Les citoyens ne sont pas votre équipe de recette
Plusieurs internautes ont publié des captures pour le moins inquiétantes.
Certains affirment avoir ouvert Jokko Ak Yoon sans créer de compte, sans saisir d’identifiant et sans s’authentifier… avant de se retrouver dans une session portant le nom de quelqu’un d’autre.
Chez l’un :
« Bonjour, Naomi Holman. »
Chez un autre :
« Bonjour, Abdoulaye Mbaye. »
D’autres témoignages similaires ont suivi.
Soyons précis : des captures d’écran publiées sur les réseaux sociaux ne permettent pas, à elles seules, d’établir exactement ce qui s’est produit techniquement.
Il peut s’agir de comptes de démonstration laissés en production.
D’une mauvaise gestion des sessions.
D’un cache mal configuré.
D’une erreur dans le mécanisme d’authentification.
Ou de quelque chose de plus sérieux.
Mais c’est justement le problème.
Le ministère doit pouvoir nous dire ce qui s’est passé.
Parce qu’un citoyen qui ouvre une plateforme de Justice et qui voit apparaître spontanément l’identité d’un autre utilisateur, ce n’est pas un détail d’interface.
C’est le genre d’anomalie qui doit empêcher une mise en production.
Point.
Puis la plateforme a été mise en maintenance.
Pendant ce temps, la deuxième plateforme lancée lors de la même cérémonie, E-Justice, répond par une erreur HTTP 500.
La production est visiblement devenue la phase de test.
« Ça marche sur mon ordinateur » n’est pas une politique numérique
Les bugs existent.
Tous les développeurs le savent.
Google a des bugs. Microsoft a des bugs. Les banques ont des bugs. Les meilleurs logiciels du monde connaissent des incidents.
Le problème n’est donc pas qu’un bug soit apparu.
Le problème est le niveau des anomalies et le moment où elles ont été découvertes.
Nous ne parlons pas d’une vulnérabilité cryptographique extrêmement complexe découverte après six mois d’audit.
Des utilisateurs ordinaires ouvrent le service et disent :
« Je suis connecté alors que je n’ai pas créé de compte. »
« Je vois le nom de quelqu’un d’autre. »
Puis quelques jours après l’inauguration :
maintenance.
Et sur l’autre plateforme :
Internal Server Error.
À ce niveau-là, une question se pose forcément :
qu’est-ce qui a réellement été testé avant le lancement ?
On a donc inauguré quoi exactement ?
Une plateforme numérique n’est pas prête parce qu’elle possède un nom de domaine.
Elle n’est pas prête parce que sa page d’accueil est jolie.
Elle n’est pas prête parce qu’on a créé un logo.
Elle n’est pas prête parce qu’un ministre a inscrit une cérémonie dans son agenda.
Elle est prête lorsqu’elle fonctionne correctement en production.
Avant cela, il existe normalement quelques étapes assez banales dans le développement logiciel :
recette fonctionnelle ;
tests d’authentification ;
tests des sessions ;
contrôle des rôles et permissions ;
tests sur mobile ;
tests des formulaires ;
tests de charge ;
tests de sécurité ;
gestion des erreurs ;
supervision ;
sauvegardes ;
plan de reprise ;
et, pour une application sensible, audit de sécurité et tests d’intrusion.
Apparemment, nous avons trouvé une méthode beaucoup plus rapide :
1. Développer.
2. Organiser la cérémonie.
3. Lancer.
4. Attendre que les internautes trouvent les problèmes.
5. Mettre en maintenance.
2. Organiser la cérémonie.
3. Lancer.
4. Attendre que les internautes trouvent les problèmes.
5. Mettre en maintenance.
C’est certainement plus rapide.
Mais ce n’est pas de l’ingénierie.
Et on parle du ministère de la Justice
C’est là que la plaisanterie s’arrête.
Jokko Ak Yoon n’est pas le site d’un restaurant.
Le service est destiné à recevoir des demandes, réclamations et signalements adressés à l’administration judiciaire.
E-Justice touche, par définition, à la dématérialisation de procédures judiciaires et au suivi de dossiers.
Autrement dit : des systèmes qui peuvent manipuler des informations extrêmement sensibles.
Avant de nous parler d’intelligence artificielle, de souveraineté numérique, de cloud, de New Deal Technologique ou d’administration 4.0, commençons par une règle extrêmement simple :
Alice ne doit pas pouvoir arriver dans la session de Bob.
Ça, c’est le niveau 1.
Et lorsqu’un service public susceptible de traiter des données sensibles est mis en ligne, des questions élémentaires doivent avoir une réponse :
Quel audit de sécurité a été réalisé ?
Quel test d’intrusion ?
Quelle recette fonctionnelle ?
Quelles mesures ont été prises pour protéger les données personnelles ?
Quelles formalités nécessaires ont été accomplies auprès de la Commission de Protection des Données ?
Qui a validé la mise en production ?
Et surtout :
comment des anomalies aussi visibles ont-elles pu arriver jusqu’aux citoyens ?
Qui a signé le « GO » ?
Parce que quelqu’un l’a forcément fait.
À un moment donné, quelqu’un a estimé :
« C’est bon. On peut lancer. »
Qui ?
Qui a réceptionné les plateformes ?
Qui a validé les tests ?
Qui a contrôlé l’authentification ?
Qui a vérifié les sessions ?
Qui a testé les accès simultanés ?
Qui a contrôlé le serveur d’E-Justice ?
Qui a validé la sécurité ?
Qui a déclaré les applications suffisamment stables pour une inauguration nationale ?
On parle souvent du développeur dès qu’une application plante.
C’est trop facile.
Un système d’information sérieux n’est jamais la responsabilité d’un seul développeur.
Il existe normalement une chaîne :
prestataire,
chef de projet,
équipe métier,
DSI,
responsable sécurité,
maîtrise d’ouvrage,
responsable de recette,
autorité chargée d’accepter la livraison.
Quelqu’un doit avoir produit quelque part un document disant :
« testé, validé, prêt pour la production ».
S’il existe, il serait intéressant de savoir sur quels tests cette validation reposait.
S’il n’existe pas, c’est encore plus grave.
Le Sénégal semble avoir développé une passion étrange : créer des plateformes
Une administration ?
Une plateforme.
Un ministère ?
Une plateforme.
Une direction ?
Une plateforme.
Un programme ?
Une plateforme.
Une initiative ?
Encore une plateforme.
Avec son domaine.
Son formulaire.
Son design.
Son compte utilisateur.
Son mot de passe.
Sa base de données.
Son système d’authentification.
Son infrastructure.
Puis quelques années plus tard, on organise des ateliers pour expliquer qu’il faut maintenant rendre toutes ces plateformes interopérables.
On construit vingt îles.
Puis on finance des ponts pour relier les vingt îles.
Et on appelle ça une stratégie numérique.
Pourtant, e-Sénégal existe
C’est probablement la partie la plus absurde.
Le Sénégal vient justement de mettre en avant e-Sénégal comme guichet numérique destiné à centraliser l’accès aux services publics.
L’idée est excellente.
Le citoyen devrait idéalement disposer d’une expérience simple :
un point d’entrée ;
une identité numérique ;
une authentification ;
un compte ;
des services publics connectés derrière.
une identité numérique ;
une authentification ;
un compte ;
des services publics connectés derrière.
Évidemment, cela ne signifie pas que tous les ministères doivent utiliser le même logiciel.
La Justice aura ses applications métier.
Les Impôts auront les leurs.
Le Trésor également.
Les collectivités aussi.
Mais le citoyen ne devrait pas avoir à comprendre l’architecture informatique de l’État pour effectuer une démarche.
Il ne devrait pas se demander :
« Pour cette démarche, je vais sur quel .sn ? »
« Je dois encore créer un compte ? »
« C’est e-Sénégal ou le portail du ministère ? »
« Mon ancien compte fonctionne ici ? »
« Pourquoi ce service n’est pas disponible depuis le guichet unique ? »
Sinon, e-Sénégal risque de devenir quelque chose d’assez cocasse :
une plateforme supplémentaire créée pour centraliser toutes les autres plateformes que les administrations continuent de créer à côté.
Le problème n’est donc ni Jokko Ak Yoon ni E-Justice
Ces deux plateformes ne sont que les symptômes.
Le véritable problème est cette tendance à confondre :
transformation numérique, lancement de sites et communication institutionnelle.
On adore ce qui se voit.
La cérémonie.
Le logo.
La vidéo.
Le ministre devant les écrans.
Le communiqué.
Les mots « innovation », « modernisation », « digitalisation ».
Mais ce qui fait réellement fonctionner un service numérique est beaucoup moins photogénique :
architecture ;
tests ;
API ;
supervision ;
monitoring ;
sécurité ;
logs ;
sauvegardes ;
redondance ;
documentation ;
qualité du code ;
gestion des identités ;
interopérabilité ;
procédures de reprise ;
audits.
C’est pourtant ça, le numérique.
Une belle interface n’a jamais constitué un système d’information.
Il faut aussi arrêter d’appeler tout et n’importe quoi « plateforme »
Le mot est devenu magique.
Un formulaire devient une plateforme.
Un portail devient une plateforme.
Un tableau de bord devient une plateforme.
Une application métier devient une plateforme.
Trois boutons et un espace membre ?
Plateforme.
À force de gonfler le vocabulaire, on finit par perdre de vue la seule question qui compte :
est-ce que ça marche ?
Pas pendant la démonstration.
Pas sur l’ordinateur du développeur.
Pas lorsque cinq personnes testent dans un bureau.
Pas uniquement devant les caméras.
En production.
Avec de vrais utilisateurs.
Des téléphones différents.
Des navigateurs différents.
Des connexions instables.
Des milliers de requêtes.
Des utilisateurs qui ferment l’onglet.
Qui reviennent.
Qui se trompent.
Qui ouvrent deux sessions.
Qui font quelque chose que personne n’avait prévu.
C’est là qu’on découvre si l’on a construit un véritable service numérique ou simplement une maquette suffisamment jolie pour être inaugurée.
Et après les incidents cyber de ces dernières années, on continue ?
Le Sénégal a déjà reçu suffisamment d’avertissements concernant la sécurité de ses systèmes publics.
La conclusion aurait dû être évidente :
moins d’improvisation.
Plus d’architecture.
Moins de fragmentation.
Plus de mutualisation.
Moins de communication.
Plus d’audit.
Moins de cérémonies.
Plus de pentests.
Mais on continue parfois à mesurer la transformation numérique au nombre de nouvelles plateformes annoncées.
C’est une erreur.
Le Sénégal ne gagnera rien à posséder cinquante portails publics médiocres.
Il gagnera beaucoup plus à disposer de dix systèmes solides, interconnectés, sécurisés et réellement utilisés.
Il faut savoir dire : « Non, ce n’est pas prêt »
Le Sénégal possède des développeurs compétents.
Des ingénieurs.
Des experts cybersécurité.
Des architectes logiciels.
Des spécialistes cloud.
Des designers.
Des entreprises technologiques capables de produire d’excellents systèmes.
Le problème n’est donc pas nécessairement le talent.
Le problème semble parfois être le niveau d’exigence imposé avant la mise en production.
Une vraie culture numérique, c’est aussi être capable de dire :
« Monsieur le Ministre, nous ne pouvons pas lancer demain. La plateforme n’est pas prête. »
Reporter une cérémonie de deux semaines est embarrassant.
Mettre hors ligne une plateforme quelques jours après son inauguration l’est beaucoup plus.
Et lancer simultanément deux plateformes dont l’une finit en maintenance pendant que l’autre renvoie une erreur 500…
ça commence à ressembler moins à un accident qu’à un problème de gouvernance.
Avant la prochaine plateforme, quelques réponses
Pas un communiqué rempli de mots comme « innovation », « modernisation », « transformation » ou « souveraineté ».
Des réponses simples.
Pourquoi certains visiteurs de Jokko Ak Yoon ont-ils vu apparaître des identités qui n’étaient pas les leurs ?
S’agissait-il de comptes de démonstration ou de véritables comptes utilisateurs ?
Des informations appartenant à de véritables citoyens ont-elles été accessibles à des tiers ?
Pourquoi Jokko Ak Yoon a-t-elle été placée en maintenance quelques jours après son lancement ?
Pourquoi E-Justice renvoie-t-elle une erreur serveur quelques jours après son inauguration ?
Quels audits et tests ont été réalisés avant le 10 septembre ?
Qui a prononcé la recette et validé la mise en production ?
Quelles garanties avaient été obtenues concernant la protection des données ?
Et enfin :
pourquoi continuons-nous à multiplier les parcours numériques indépendants alors que le pays affirme vouloir construire un véritable guichet unique autour d’e-Sénégal ?
Ce ne sont pas des questions hostiles.
Ce sont les questions normales que l’on devrait poser chaque fois que l’État demande à des millions de citoyens de lui confier leurs données.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une nouvelle plateforme
Il a besoin que celles qu’il possède fonctionnent.
Il a besoin d’architecture.
De standards.
D’API.
D’identité numérique.
D’interopérabilité.
De cybersécurité.
De tests.
De vrais audits.
Et surtout de responsables capables de refuser une mise en production lorsque le produit n’est pas prêt.
Le 10 septembre, deux nouvelles plateformes ont été officiellement lancées.
Quelques jours plus tard :
Jokko Ak Yoon est en maintenance.
E-Justice renvoie une erreur 500.
Les communiqués de lancement, eux, fonctionnent toujours parfaitement.
C’est peut-être tout le problème.
La transformation numérique ne commence pas lorsqu’on coupe le ruban.
Elle commence beaucoup plus tôt, dans une salle où des développeurs, des architectes, des testeurs et des spécialistes cybersécurité essaient précisément de casser le système avant que les citoyens ne le fassent à leur place.
Alors avant de nous annoncer la prochaine « révolution numérique » de l’administration sénégalaise, faites-nous une faveur :
testez-la.