Le Sénégal exporte des poissons bruts alors qu’il pourrait en tirer bien plus de richesse en les transformant localement. C’est le constat alarmant dressé par l’économiste Moustapha Dème, qui plaide pour une réorientation radicale de la politique halieutique du pays.
Un secteur stratégique sous-exploité
Avec une production annuelle moyenne de près de 500 000 tonnes de poissons, le secteur de la pêche sénégalais est un pilier économique : il emploie des milliers de personnes, soutient des communautés entières et contribue aux exportations. Pourtant, malgré ce potentiel, le pays peine à garantir une sécurité alimentaire suffisante pour ses citoyens. Selon Moustapha Dème, une part importante des ressources halieutiques est exportée sous forme brute, notamment des petits pélagiques congelés entiers, qui sont ensuite transformés à l’étranger.
La transformation locale, levier de création de valeur
L’économiste souligne que cette pratique prive le Sénégal de deux opportunités majeures : la création d’emplois dans les chaînes de transformation artisanale et l’augmentation de la valeur ajoutée des exportations. Les femmes transformatrices, en particulier, pourraient bénéficier d’un accès facilité à ces matières premières pour produire des produits élaborés, générant ainsi des revenus supplémentaires et consolidant l’économie locale. « Exporter des produits transformés plutôt que des poissons bruts, c’est exporter de la richesse, pas seulement des ressources », insiste-t-il.
Des défis structurels à surmonter
Moustapha Dème pointe plusieurs obstacles persistants dans le secteur : la surpêche, la surcapacité de la flotte, le surinvestissement et la pêche illicite. Ces problèmes, combinés à une politique d’exportation peu stratégique, limitent l’accès des pêcheurs aux ressources et réduisent l’impact économique du secteur. Pour l’économiste, la solution ne réside pas seulement dans l’amélioration des moyens techniques ou financiers, mais dans un choix politique clair : privilégier le marché local et la transformation nationale au détriment des exportations de matières premières.
Vers une politique halieutique alignée sur les besoins nationaux
L’État sénégalais dispose de leviers pour réorienter cette dynamique, notamment en encadrant les exportations pour réserver une partie des prises au marché local et aux unités de transformation. Une telle approche permettrait de renforcer la souveraineté alimentaire, de dynamiser l’emploi et de réduire la dépendance aux importations de produits transformés. « Il ne s’agit pas de renoncer aux exportations, mais de les repenser pour qu’elles servent d’abord les intérêts nationaux », conclut M. Dème.