Le retrait brutal du subventionnement du carburant par le président Bola Tinubu en 2023, présenté comme une réforme nécessaire, révèle une gestion opaque des fonds publics et une hypocrisie politique généralisée. Entre promesses non tenues, corruption endémique et absence de filets sociaux, cette décision a plongé des millions de Nigérians dans une précarité accrue, sans alternative crédible.
Un système de subvention né de l’échec industriel nigérian
Introduit dans les années 1970, le subventionnement du carburant au Nigeria était une réponse à l’incapacité du pays à raffiner son propre pétrole, malgré ses ressources abondantes. Face à la dépendance aux importations de produits raffinés, dont les coûts fluctuaient avec les prix mondiaux du pétrole et la dépréciation de la naira, l’État a choisi de maintenir des prix artificiellement bas pour soulager les citoyens. Ce système, bien que coûteux, représentait pour des millions de Nigérians le seul bénéfice tangible de la manne pétrolière nationale.
L’hypocrisie des dirigeants et l’échec des réformes passées
Plusieurs tentatives de suppression du subventionnement ont échoué, notamment en 2004 sous Olusegun Obasanjo, contraintes par les réalités économiques et les protestations sociales. Pourtant, Bola Tinubu, qui s’était opposé farouchement à cette mesure en 2012, l’a imposée dès son arrivée au pouvoir en 2023, justifiant son acte par une « inspiration soudaine ». Cette volte-face illustre une instrumentalisation politique du dossier, où les promesses de campagne s’effacent devant les réalités du pouvoir. Atiku Abubakar, autre figure politique majeure, a lui aussi opéré un revirement spectaculaire, promettant aujourd’hui de rétablir le subventionnement s’il était élu.
Une corruption endémique masquée par des chiffres trompeurs
Les arguments en faveur de la suppression du subventionnement reposent souvent sur des estimations contestables : en 2022, la subvention représentait 15 % des dépenses publiques, et près de 25 milliards de dollars auraient été dépensés sous la présidence Buhari. Pourtant, plus de la moitié de ces fonds ont été détournés, comme l’a révélé l’ancien président de la Commission des crimes économiques et financiers (EFCC), Abdulrasheed Bawa. Les fraudes, incluant des paiements pour des produits non livrés, ont vidé les caisses de l’État sans bénéficier aux citoyens. La suppression du subventionnement n’a donc pas résolu la corruption, mais l’a simplement rendue plus visible.
Des conséquences sociales immédiates et une gestion opaque
Le prix du carburant est passé de 197 nairas le litre à plus de 1 600 nairas en quelques mois, aggravant la crise du coût de la vie. Malgré les promesses de redistribution des fonds économisés, aucune mesure concrète n’a été prise pour protéger les populations vulnérables. Le gouvernement mise sur des solutions symboliques, comme l’utilisation de véhicules au gaz naturel comprimé, sans cadre transparent pour leur mise en œuvre. Les milliards économisés, loin d’être investis dans des programmes sociaux ou la transition énergétique, semblent disparaître dans des circuits opaques, confirmant les craintes d’un État extractif.
L’illusion du raffinage local et l’absence de filets sociaux
La mise en service de la raffinerie Dangote, présentée comme une solution miracle, n’a pas permis de réduire les prix du carburant. Pire, elle a révélé l’incapacité structurelle du Nigeria à garantir une autonomie énergétique durable. Sans filets sociaux solides, la suppression du subventionnement ne fait qu’accentuer les inégalités, privant les plus pauvres d’un accès minimal à l’énergie. La communauté internationale, via le FMI, recommande pourtant des mesures compensatoires ciblées pour les populations défavorisées – une recommandation ignorée par l’administration Tinubu.