La fin des subventions sur le carburant au Nigeria, présentée comme un remède miracle contre la banqueroute, a redirigé des milliers de milliards de nairas vers les caisses de l'État. Pourtant, sur le terrain, la facture est payée par les citoyens ordinaires, dont le pouvoir d'achat s'effondre.
Des milliards détournés des poches des Nigérians vers celles de l'État
Depuis plus de trente ans, les gouvernements nigérians évitaient de toucher aux subventions sur le carburant, de peur d'une révolte sociale. Pourtant, leur suppression a été présentée comme une mesure radicale, voire salvatrice, pour éviter l'effondrement économique du pays. Officiellement, les recettes fiscales ont explosé, les allocations aux États fédérés ont triplé, et les indicateurs macroéconomiques se sont améliorés aux yeux des bailleurs internationaux.
Mais derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité brutale : les trillions de nairas qui disparaissaient autrefois dans un trou noir opaque sont désormais captés par une élite politique restreinte. Les gouverneurs des 36 États du pays, ainsi que l'administration fédérale, bénéficient d'une liquidité inédite, avec des budgets gonflés et des marges de manœuvre financières considérablement élargies. Leur pouvoir d'achat réel a augmenté, tandis que celui des citoyens s'effondre.
L'État se gave, les citoyens paient
Le gouvernement justifie la suppression des subventions par leur caractère « insoutenable ». Pourtant, les dépenses publiques dans le secteur énergétique – estimées à près de 17 800 milliards de nairas – restent opaques, tout comme les exonérations fiscales massives accordées aux entreprises pétrolières. Parallèlement, des projets pharaoniques comme la route côtière Lagos-Calabar absorbent des ressources colossales, tandis que des axes routiers essentiels, comme l'axe Benin-Asaba-Onitsha, se dégradent faute d'entretien.
Le paradoxe est saisissant : les Nigérians financent aujourd'hui leur propre appauvrissement. L'inflation des prix des denrées alimentaires et des transports, directement liée à la hausse du prix de l'essence, a réduit à néant le pouvoir d'achat des ménages. Un travailleur payé au salaire minimum ne peut même plus remplir un réservoir de 75 litres, illustrant l'écart abyssal entre les indicateurs macroéconomiques et la réalité quotidienne.
Une réforme sans vision industrielle
La suppression des subventions sans alternative crédible ne constitue pas une réforme, mais un simple déplacement des coûts : de l'État vers les ménages. Plutôt que de soutenir la consommation, le Nigeria devrait investir dans des infrastructures de raffinage et de production locale pour transformer son pétrole brut en produits finis à haute valeur ajoutée. Une telle stratégie permettrait de créer des emplois, de réduire la dépendance aux importations et de stabiliser les prix.
Pour que la croissance économique profite à tous, les fonds fédéraux devraient être réinvestis dans des biens publics essentiels : transports en commun accessibles, subventions agricoles pour faire baisser les prix alimentaires, et filets sociaux efficaces. Une réforme réussie ne se mesure pas à l'aune des excédents budgétaires, mais à celle du bien-être des citoyens. Tant que les Nigérians devront choisir entre remplir leur réservoir, nourrir leur famille et épargner, l'État n'aura aucun droit moral de se targuer de prospérité.