Le débat sur l'adoption d'une langue nationale au Ghana cristallise les tensions entre l'unité politique et la préservation des identités culturelles. Si le Bureau des langues ghanéennes écarte l'idée d'imposer une langue autochtone unique pour éviter de marginaliser les autres groupes ethniques, cette neutralité apparente masque une dépendance structurelle profonde envers l'anglais.
Le mirage de la neutralité linguistique
La crainte de favoriser une langue, comme le Twi, au détriment d'autres idiomes tels que l'Ewe, le Ga ou le Dagbani, conduit le Ghana à maintenir l'anglais comme langue officielle par défaut. Cette solution, perçue comme un gage de paix sociale, évite les querelles interethniques mais fige le pays dans un héritage colonial. En plaçant l'anglais au sommet de la hiérarchie sociale et administrative, le Ghana crée une situation paradoxale : pour garantir l'égalité entre ses citoyens, le pays s'en remet à une langue étrangère qui, bien qu'ethniquement neutre, n'est pas socialement équitable.
L'anglais comme barrière sociale et intellectuelle
Dans la pratique, l'anglais agit comme un véritable filtre de compétence. Bien que la Constitution ghanéenne et le Président du Parlement, Alban Bagbin, encouragent l'usage des langues locales, la réalité institutionnelle reste dominée par la langue de Shakespeare. Ce système pénalise les citoyens dont la maîtrise de l'anglais est imparfaite, réduisant injustement leur stature intellectuelle alors même qu'ils possèdent une expertise technique ou culturelle réelle. Cette confusion entre maîtrise linguistique et intelligence constitue un frein majeur à la participation citoyenne inclusive.
Au-delà du choix d'une langue unique
Le risque majeur pour le patrimoine immatériel du Ghana n'est pas tant la domination d'une langue locale sur une autre, mais l'érosion globale des langues autochtones par la négligence. Le déclin d'une langue survient lorsque l'éducation, l'administration et les sphères publiques la relèguent au rang de folklore. Pour inverser cette tendance, des experts suggèrent de repenser la stratégie nationale : investir dans l'interprétation parlementaire, renforcer l'enseignement des langues locales à l'école et intégrer ces dernières dans la communication gouvernementale.
Un enjeu de souveraineté culturelle
Le débat actuel invite le Ghana à redéfinir ses priorités. L'objectif ne devrait pas être de désigner une langue « gagnante » pour remplacer l'anglais, mais de créer un espace où les langues nationales ne sont plus perçues comme des obstacles au progrès. La survie des langues ghanéennes dépend d'une volonté politique de les valoriser comme des vecteurs de savoir et de citoyenneté, plutôt que de les laisser s'effacer derrière une langue administrative qui, tout en assurant une forme de stabilité, limite l'expression pleine et entière de la diversité nationale.