Le cinéma marocain face à ses contradictions : l'héritage de Mustapha Derkaoui

Par Rédaction KUMBA 3 min de lecture 21 lectures
Le cinéma marocain face à ses contradictions : l'héritage de Mustapha Derkaoui

La disparition du cinéaste Mustapha Derkaoui, à l'âge de 82 ans, dépasse le cadre de l'hommage funèbre pour devenir un miroir tendu au cinéma marocain contemporain. Son parcours, marqué par une exigence formelle constante, souligne le décalage croissant entre une production nationale soutenue financièrement et la fragilité de son écosystème culturel.

Le paradoxe d'une industrie en déséquilibre

Le modèle cinématographique marocain actuel repose sur une contradiction majeure : si les mécanismes de financement public sont réguliers, ils ne garantissent pas pour autant la vitalité de la filière. En 2025, les chiffres illustrent une fracture profonde avec 26 longs métrages produits pour seulement 87 salles de cinéma en activité. Cette disparité révèle que l'effort budgétaire, bien que nécessaire, s'est concentré sur la fabrication des films au détriment de la diffusion, de la formation du public et de la reconstruction d'un réseau de salles indispensable à la pérennité du secteur.

Au-delà de la production, l'exigence du regard

Pour Mustapha Derkaoui, le cinéma ne se résumait pas à une technique, mais constituait une manière de penser le monde. Cette approche interroge les critères actuels d'attribution des aides publiques. Trop souvent, la conformité administrative ou le choix de thématiques jugées « actuelles » prennent le pas sur l'ambition esthétique et la nécessité artistique. Une cinématographie nationale ne peut se construire uniquement sur des chiffres ; elle exige une réflexion sur l'écriture, la singularité du regard et la capacité à transformer un sujet en langage cinématographique.

Le piège de la quantité et du rajeunissement institutionnel

La multiplication des festivals — 69 manifestations recensées en 2025 — témoigne d'une volonté de célébrer le cinéma, mais ne saurait remplacer une présence quotidienne des œuvres dans la société. De même, la quête de renouvellement générationnel, lorsqu'elle est réduite à une logique d'état civil, risque de masquer l'absence de critères artistiques solides. La modernité ne découle pas de l'âge du cinéaste, mais de sa capacité à proposer des sensibilités et des formes nouvelles, nourries par une connaissance approfondie de l'histoire du septième art.

Reconstruire un système cohérent

L'enjeu pour le Maroc n'est pas de choisir entre cinéma populaire et cinéma d'auteur, mais de reconnecter les maillons d'une chaîne aujourd'hui fragmentée. Le défi consiste à réconcilier la production avec la diffusion, et le financement avec l'exigence intellectuelle. En honorant la mémoire de Mustapha Derkaoui, le secteur est invité à repenser sa stratégie : il ne s'agit plus seulement de produire davantage, mais de recréer les conditions structurelles permettant au cinéma de redevenir un espace de débat, de mémoire et de relation durable avec le public.

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