L'Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Burkina Faso, le Mali et le Niger, est souvent présentée comme une rupture radicale avec l'influence française. Pourtant, une analyse historique suggère que cette structure politique puise ses racines dans les héritages institutionnels et administratifs légués par la période coloniale.
L'héritage du commandant de cercle
La prédominance des militaires au pouvoir dans l'espace sahélien trouve une explication dans l'organisation de l'Afrique Occidentale Française (AOF). Jusqu'en 1946, l'administration coloniale était exercée par des militaires qui cumulaient les fonctions de gouvernance, de justice et de fiscalité. Ce modèle a durablement ancré dans l'imaginaire collectif l'idée que l'État est indissociable de l'homme en uniforme. Contrairement aux traditions politiques précoloniales où l'institution militaire ne se substituait pas au pouvoir civil, le système colonial a fait de la caserne le principal vecteur d'ascension sociale et de légitimité politique.
Une formation militaire calquée sur le modèle français
Les dirigeants actuels de l'AES, Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traoré, sont des produits directs des systèmes de formation militaire inspirés par la France. Qu'il s'agisse du Prytanée de Kati, des académies locales calquées sur Saint-Cyr ou des formations suivies à Montpellier, ces officiers ont été imprégnés d'une culture institutionnelle française. Cette filiation explique, selon certains observateurs, la conviction de ces dirigeants d'être mieux outillés que les civils pour administrer l'État, reproduisant ainsi, consciemment ou non, la posture du commandant de cercle d'autrefois.
La France au cœur du logiciel politique sahélien
Le paradoxe de l'AES réside dans sa volonté de s'affranchir de la France tout en restant structurée par une opposition frontale à celle-ci. En désignant Paris comme le responsable unique des difficultés économiques, sécuritaires et sociales, les États membres de l'AES maintiennent la France au centre de leur logiciel politique. Cette dynamique est renforcée par l'influence russe, qui a su industrialiser un sentiment anti-français préexistant en proposant un modèle de souveraineté sans conditionnalité démocratique. En fin de compte, cette posture semble refléter une difficulté à définir une identité politique autonome, le « père » colonial restant, par son omniprésence dans les structures de l'État, l'ennemi nécessaire pour éviter une introspection sur les échecs de la gouvernance locale.