Au XVIIe siècle, alors que le Maroc des Saadiens s’affaiblit, un chef tribal du nord, Lakhdar Ghaïlan, tente de fonder un émirat indépendant en défiant les puissances étrangères et les dynasties locales. Son ambition, nourrie par des décennies de résistance, s’effondre en 1673 face à Moulay Ismail, mais son héritage reste un symbole de la lutte pour l’autonomie.
Un héritier de la guerre sainte contre les Portugais
Fils d’Ali Ghaïlan, moqaddem de la guerre sainte pour la région de Habt et chef de la tribu des Beni-Gorfet, Lakhdar Ghaïlan prend la tête de la résistance après la mort de son père, tué lors d’une attaque contre les Portugais à Tanger. En 1643, alors que Tanger passe sous contrôle espagnol puis portugais, il s’impose comme une figure centrale de la lutte pour libérer la ville. Son action s’inscrit dans un contexte où le Maroc, affaibli par les divisions saadiennes, peine à résister aux envahisseurs.
Dès 1653, après des campagnes victorieuses, Ghaïlan étend son influence sur les Fahs de Tanger, Asilah, Tétouan et Ksar El Kébir, qu’il transforme en forteresse. Il y installe le siège de son mouvement, visant à établir un émirat au nord du pays. Son objectif ? Chasser les Portugais de Tanger, alors sous domination espagnole, et consolider son pouvoir local.
Tanger, objet de toutes les convoitises
En 1656, Ghaïlan mène un siège audacieux contre Tanger, alors sous contrôle anglais. Son armée de 25 000 combattants encercle la ville et coupe son approvisionnement en eau, forçant les Anglais à négocier une trêve d’un an. Les Portugais, tentant de ravitailler la ville par la mer, tombent dans une embuscade tendue par la flotte de Ghaïlan depuis Asilah. En 1662, les Portugais abandonnent définitivement Tanger, la remettant aux Anglais.
Mais Ghaïlan ne désarme pas. Il harcèle les nouvelles autorités anglaises en organisant des assauts répétés sur la ville, sans succès. Il propose alors une trêve aux Anglais, leur permettant de fortifier Tanger, tout en construisant lui-même une structure défensive sur l’Atlantique, à l’est de la ville. Parallèlement, il se tourne vers d’autres cibles : les Espagnols, qui tentent de reprendre Tétouan en 1660, et la République des corsaires de Salé, qu’il attaque en 1664, infligeant des pertes aux marchands anglais.
L’ambition démesurée face à la montée des Alaouites
Ses multiples fronts finissent par affaiblir Ghaïlan. En 1664, après la bataille des chérifs à Tifilalet, où Moulay M’Hammed est assassiné, il voit une opportunité de marcher sur Fès. Soutenu par les Naqsis de Tétouan et des volontaires turcs d’Algérie, il affronte les Alaouites de Moulay Rachid en 1666. Battu, il se réfugie à Alger avant de tenter, en 1673, une nouvelle offensive avec le soutien de l’Empire ottoman.
Cette année-là, Ghaïlan remporte une première victoire contre Moulay Ismail, mais une seconde bataille, en octobre 1673 près de Ksar El Kébir, scelle son destin. Tué au combat, sa mort marque l’effondrement du pouvoir des Naqsis et la fin de ses rêves d’émirat indépendant. Son héritage, incarné par la Kelaa de Ghaïlan, une forteresse construite sur la côte atlantique, disparaîtra progressivement, jusqu’à sa destruction au XXIe siècle pour laisser place à une piscine privée.
Un symbole de résistance ou les limites de l’ambition locale ?
L’histoire de Lakhdar Ghaïlan illustre les tensions du XVIIe siècle marocain, où des chefs locaux tentent de s’affranchir des pouvoirs centraux et des puissances étrangères. Son échec face à Moulay Ismail, qui unifiera le Maroc sous la dynastie alaouite, rappelle les défis des ambitions régionales dans un contexte de centralisation croissante. Pourtant, son combat contre les Portugais et les Anglais reste gravé dans la mémoire collective comme un exemple de résistance populaire.