L'Afrique s'engage à former et employer trois millions de professionnels de santé supplémentaires d'ici 2035, un objectif ambitieux pour réduire de moitié le déficit actuel de main-d'œuvre sanitaire et rapprocher les soins des populations.
Un déficit historique de 5,85 millions de soignants
Selon le Dr James Avoka Asamani, responsable de l'équipe Santé de la main-d'œuvre à l'OMS, l'Afrique fait face à un écart persistant entre les besoins en santé et les ressources humaines disponibles. Une analyse épidémiologique menée en 2022 a révélé que le continent avait besoin de 6,1 millions de soignants supplémentaires. Ce chiffre a été révisé à 5,85 millions, mais reste colossal.
Pour y répondre, les ministres africains de la Santé ont adopté en 2026 l'Agenda pour la main-d'œuvre sanitaire 2026-2035. Ce plan vise à combler 50 % du déficit en dix ans, en combinant formation, emploi et rétention des professionnels. « Le chiffre de trois millions n'est pas arbitraire : il reflète à la fois les capacités de formation et de financement des États », explique le Dr Asamani.
Des soins plus accessibles, mais à quel coût ?
L'objectif principal de ce recrutement massif est de réduire les distances que parcourent les patients pour accéder à des soins de qualité. Aujourd'hui, des millions d'Africains doivent voyager des heures pour consulter un médecin, une infirmière ou une sage-femme. « Si nous parvenons à placer trois millions de soignants supplémentaires, la distance moyenne pour accéder aux soins diminuera significativement », souligne le responsable de l'OMS.
Cependant, le défi ne se limite pas à la formation. Près d'un million de professionnels de santé formés en Afrique sont actuellement sans emploi, en raison d'un manque de postes créés. « Ce n'est pas un problème de surplus, mais de planification défaillante entre la formation et l'emploi », précise le Dr Asamani. Pour y remédier, les États doivent augmenter leurs budgets de rémunération de 35 % en moyenne et impliquer davantage le secteur privé.
Rétention en zones rurales : un impératif économique et social
Former des soignants ne suffit pas : il faut aussi les retenir là où ils sont nécessaires. Les communautés rurales et défavorisées peinent à attirer et conserver des professionnels de santé. L'OMS propose une approche « pipeline rural », combinant incitations financières, exposition précoce des étudiants aux zones rurales et amélioration des conditions de vie (logement, écoles, routes).
« Les gouvernements doivent traiter ces mesures comme un ensemble cohérent, et non comme des interventions isolées », insiste le Dr Asamani. Par exemple, au Zimbabwe, un pacte signé en 2024 a déjà permis la création de plus de 14 000 emplois pour des soignants et stabilisé les flux migratoires internes.
Un investissement rentable pour l'Afrique
Le coût annuel estimé pour réduire significativement le déficit de main-d'œuvre se situe entre 4 et 6 dollars par personne, selon l'OMS. Pourtant, les retours sur investissement pourraient être considérables : un bénéfice économique direct dix fois supérieur à la dépense, et un retour social trente-trois fois plus élevé. « Ces chiffres montrent que l'investissement dans la santé est un levier de développement », souligne le Dr Asamani.
Pour financer cette ambition, les États africains sont appelés à mobiliser davantage de ressources domestiques et à optimiser l'allocation des budgets santé. Aujourd'hui, l'Afrique consacre en moyenne 7 % de ses dépenses nationales à la santé, loin des 15 % promis par les chefs d'État en 2001. La lutte contre les inefficacités, comme les « noms fantômes » sur les listes de paie, pourrait libérer des fonds supplémentaires.