L’Afrique fait face à une réalité souvent mal comprise : les territoires qualifiés d’"espaces non gouvernés" sont en réalité gouvernés différemment. Entre négligence étatique, extraction prédatrice et montée en puissance d’autorités alternatives, la question n’est plus de savoir si ces zones sont gouvernées, mais par qui et pour quels intérêts.
Les faits essentiels
Les États africains ne gouvernent pas uniformément leurs territoires. Ils créent des zones d’autorité différenciées : certaines sous contrôle direct et extractif, d’autres sous influence indirecte via des intermédiaires locaux, et d’autres encore abandonnées à des structures de pouvoir alternatives. Cette réalité s’observe du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par le bassin du lac Tchad et l’est de la RDC.
Dans ces zones, l’État n’est pas absent : il est souvent remplacé par des systèmes hybrides, où coexistent institutions formelles et informelles. Les communautés s’appuient sur des réseaux claniques, religieux, marchands ou associatifs pour assurer sécurité, justice et services de base. Ces autorités alternatives, qu’elles soient jihadistes, miliciennes ou traditionnelles, remplissent des fonctions de gouvernance là où l’État échoue à le faire.
Les choix budgétaires des États aggravent cette fragmentation. Dans le Sahel, les dépenses militaires ont presque doublé entre 2016 et 2023, passant de 2,7 % à 4,6 % du PIB, tandis que les indicateurs de développement humain stagnent. En RDC, 80 % des budgets provinciaux restent contrôlés par Kinshasa, laissant les régions minières exsangues malgré un secteur extractif générant 24 milliards de dollars annuels.
Pourquoi c'est important
La rhétorique des "espaces non gouvernés" sert souvent à masquer les responsabilités étatiques. En désignant ces territoires comme des vides à combler, les gouvernements externalisent leurs échecs et justifient des réponses militarisées plutôt que des réformes structurelles. Pourtant, ces zones sont le théâtre d’une gouvernance alternative, parfois plus légitime aux yeux des populations que l’État central.
Cette dynamique a des conséquences profondes. D’une part, elle révèle l’incapacité des États à fournir des services de base, poussant les citoyens à se tourner vers des autorités concurrentes. D’autre part, elle montre que la légitimité politique ne repose pas sur la présence bureaucratique, mais sur la capacité à répondre aux besoins concrets : sécurité, justice, opportunités économiques. Dans un contexte où les groupes armés ou les milices offrent des alternatives, l’État perd progressivement sa pertinence.
Les chiffres illustrent l’ampleur de la crise. Au Sahel, les besoins humanitaires ont triplé en cinq ans, tandis que les dépenses militaires explosent. En RDC, plus de 7 millions de personnes sont déplacées, et l’État central capte l’essentiel des richesses minières sans redistribuer. Ces choix politiques transforment des territoires en zones de conflit permanent, où la violence devient un mode de gouvernance.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs dynamiques méritent une attention particulière dans les mois à venir. D’abord, l’évolution des dépenses publiques : une augmentation continue des budgets militaires au détriment des secteurs sociaux pourrait aggraver les tensions et renforcer les autorités alternatives. Ensuite, la capacité des États à réformer leur architecture fiscale, notamment en matière de décentralisation, pour permettre aux régions marginalisées de bénéficier des ressources locales.
Un autre point clé concerne l’engagement des autorités traditionnelles et religieuses. Leur intégration dans des cadres de gouvernance locale, sous réserve de respect des droits humains, pourrait offrir une voie pour reconstruire la confiance entre l’État et les populations. Enfin, l’impact des innovations technologiques, comme les plateformes de mobile money, qui redéfinissent les circuits économiques et financiers en dehors du contrôle étatique, mérite un suivi attentif.
La question centrale reste celle de la légitimité. Tant que les États africains privilégieront la coercition à l’inclusion, les populations continueront à se tourner vers des systèmes de gouvernance perçus comme plus efficaces. Le défi n’est pas de reconquérir des territoires, mais de redevenir pertinents aux yeux des citoyens.