La négligence persistante de la santé mentale au Nigeria constitue une menace directe pour la stabilité sociale et la cohésion nationale. Selon le professeur Taiwo Lateef Sheikh, psychiatre à l'Université Ahmadu Bello, l'absence de prise en charge adéquate des traumatismes psychologiques fragilise la confiance des citoyens envers les institutions et compromet l'avenir de la jeunesse.
Un frein majeur au capital social
Lors du 4e sommet sur la santé mentale organisé à Lagos, le professeur Sheikh a souligné que le bien-être psychologique est le socle indispensable du capital social. Dans un pays de 230 millions d'habitants, la dégradation de la santé mentale, exacerbée par l'insécurité et les tensions communautaires, érode les liens de confiance nécessaires au fonctionnement de la société. L'expert insiste sur le fait que la prospérité et le développement durable ne peuvent reposer uniquement sur les infrastructures matérielles, mais nécessitent une population résiliente et psychologiquement stable.
Les conséquences de l'insécurité sur la psyché
L'exposition prolongée à la violence, notamment dans les zones en proie aux conflits, engendre des traumatismes profonds qui se transmettent d'une génération à l'autre. Le professeur Sheikh illustre ce phénomène par le cas d'enfants grandissant dans des environnements violents, développant une méfiance chronique envers l'État et autrui. Cette détresse psychologique se manifeste également par une hausse de la consommation de substances psychoactives et un désir croissant de migration chez les jeunes, perçu ici comme une perte de confiance dans les perspectives d'avenir du pays.
Impératifs pour une réforme structurelle
Pour remédier à cette crise, le spécialiste appelle à une action gouvernementale immédiate articulée autour de trois axes. Il préconise en premier lieu l'application effective de la Loi nationale sur la santé mentale de 2021, dont les dispositions restent largement inexploitées. Il souligne également l'urgence de décentraliser les soins pour les rendre accessibles au niveau communautaire, plutôt que de les concentrer dans des établissements spécialisés. Enfin, il plaide pour une réforme juridique visant à dépénaliser la tentative de suicide, afin que les personnes en situation de crise soient traitées comme des patients nécessitant un soutien médical et non comme des délinquants.
La santé mentale comme priorité nationale
Au-delà des bénéfices économiques, la prise en charge de la santé mentale est présentée comme un impératif humanitaire. Le professeur Sheikh rappelle que la guérison des traumatismes est une condition sine qua non à la réconciliation et à la paix durable. En renforçant les systèmes de santé mentale, le Nigeria pourrait non seulement améliorer la qualité de vie de ses citoyens, mais aussi restaurer le tissu social indispensable à toute ambition de développement national.