Dans les murs surpeuplés et insalubres de New Bell, à Douala, des détenus ont transformé leur détention en un espace de création et de rédemption. Grâce à Jail Time Records, un studio de musique installé au cœur de la prison, les prisonniers deviennent artistes, vendent des disques et rêvent d’un avenir malgré les barreaux.
Un microcosme carcéral aux règles adaptées
New Bell, prison camerounaise notoire pour son surpeuplement et sa violence, fonctionne comme une ville autonome. Les détenus y organisent leur propre système : messagers à pied surnommés « taxis », forces de l’ordre internes et un marché où s’échangent beignets et manioc frit. Dans ce cadre, Jail Time Records, studio et label musical, incarne une lueur d’espoir. Fondé en 2018 par Dione Roach, bénévole dans une ONG, puis développé avec Steve Happi, ancien détenu devenu producteur, le projet offre aux prisonniers une plateforme pour s’exprimer. Les morceaux produits, comme ceux d’Empereur, un chef de gang incarcéré, ou de Stone, ancien soldat de la garde présidentielle, gagnent une audience internationale, jusqu’en Afrique du Sud, aux États-Unis ou en Argentine.
La musique comme outil de réhabilitation et de survie
Le succès de Jail Time Records dépasse le cadre artistique. En 2022, un album collectif, *Jail Time Vol 1*, a été publié, avec une répartition des bénéfices entre les artistes et le label. Le projet s’étend désormais à d’autres détenus, dont Jeje, première artiste féminine du label, condamnée pour vol. La musique devient un exutoire face à l’enfermement : Stone, malgré son incarcération pour vol et détention illégale d’armes, tente de joindre sa fille par téléphone, tandis que les clips tournés en prison mêlent esthétique soignée et participation massive des codétenus. Un documentaire primé à New York en 2023, réalisé par Happi et Roach, a capté cette dynamique, saluée par des figures comme Taika Waititi. Les autorités pénitentiaires camerounaises, initialement réticentes, ont finalement soutenu le projet, allant jusqu’à assister aux concerts organisés dans la cour de la prison. L’initiative s’exporte même au Burkina Faso, où un studio similaire a été ouvert en 2023 à Ouagadougou. Malgré les conditions de détention extrêmes – New Bell abrite 4 700 détenus pour une capacité quatre fois moindre, et a connu une épidémie de choléra ayant causé six morts –, la musique offre aux prisonniers une échappatoire. Pour Happi, elle représente une « lanterne pour un avenir plus lumineux », brisant l’isolement et redonnant un sentiment d’utilité sociale.