Une nouvelle mouvance numérique, qualifiée de « manosphère musulmane », détourne des préceptes religieux pour justifier des discours antiféministes et un harcèlement ciblé contre les femmes. Ce phénomène, qui dépasse les frontières géographiques, transforme les espaces de discussion en ligne en outils de surveillance morale et de pression sociale.
Une idéologie de contrôle sous couvert de foi
La manosphère, initialement structurée autour de griefs masculins et d'une opposition virulente au féminisme, a trouvé un écho particulier dans certains segments de la sphère musulmane en ligne. Des influenceurs, se présentant comme des coachs en relations ou des guides spirituels, adaptent les théories occidentales du « Red Pill » en les reformulant dans le langage de la foi. Cette rhétorique ne se limite pas à des conseils de vie ; elle érige la domination masculine en norme religieuse, qualifiant la violence ou la coercition de moyens nécessaires pour « discipliner » les femmes ou réagir à un rejet social.
L'instrumentalisation des algorithmes
La propagation de ces idées est largement amplifiée par les systèmes de recommandation des plateformes sociales. Les algorithmes, conçus pour favoriser les contenus générant de fortes interactions, propulsent des vidéos polarisantes qui désignent les femmes comme boucs émissaires des crises économiques, politiques ou morales. Cette dynamique crée un cercle vicieux : les contenus misogynes attirent des réactions massives, ce qui accroît leur visibilité. Pour les créateurs, la religion devient un bouclier efficace : toute critique de leurs propos est alors présentée comme une attaque contre la foi elle-même, rendant la contradiction difficile pour les voix modérées.
Le quotidien des femmes sous surveillance numérique
Pour les utilisatrices, et particulièrement pour les figures publiques ou les administratrices de groupes, cette idéologie se traduit par un harcèlement quotidien. Des études, notamment en Jordanie, confirment que les femmes sont les cibles privilégiées des commentaires abusifs et des menaces en ligne. Ce phénomène, porté par des figures influentes surnommées les « Dawah Bros », dépasse le cadre des débats théoriques pour s'immiscer dans les messages privés. Cette pression constante, qui impose des normes vestimentaires et comportementales strictes, contraint de nombreuses femmes à se retirer de l'espace public numérique pour préserver leur santé mentale.
Un défi pour la régulation des contenus
Si les chercheurs identifient clairement les mécanismes de cette mouvance, la traçabilité des comportements reste complexe. L'absence d'accès aux données internes des plateformes empêche de mesurer précisément l'impact de cette exposition prolongée sur les utilisateurs. Néanmoins, le constat est sans appel : la frontière entre l'expression religieuse et le harcèlement est délibérément brouillée par des acteurs qui utilisent leur autorité, réelle ou autoproclamée, pour légitimer une surveillance de masse des femmes sur Internet.