La Cour de cassation tunisienne a définitivement scellé le sort de 40 opposants, dont des figures politiques et des défenseurs des droits humains, en confirmant des peines allant jusqu'à 45 ans de prison. Une décision qui cristallise les tensions autour de l'indépendance de la justice et du recul démocratique sous la présidence de Kais Saied.
Une justice sous le feu des critiques d'ingérence politique
Le rejet massif des recours par la Cour de cassation, jeudi dernier, met un terme à trois années de procédures judiciaires contre des opposants accusés de complot pour renverser le président Kais Saied. Parmi les condamnés figurent des personnalités influentes : Najib Chebbi (12 ans), Ghazi Chaouachi, Issam Chebbi, Jawhar Ben Mbarek et Ridha Belhaj (20 ans chacun), ainsi que Noureddine Bhiri (10 ans). La moitié des accusés, en exil, ont été jugés par contumace.
Les avocats dénoncent un manque de temps pour préparer leur défense, notant que l'annonce de l'audience de jeudi n'a été communiquée que lundi. Une procédure qualifiée d'« arbitraire » par les défenseurs des droits humains, qui y voient une instrumentalisation du système judiciaire à des fins politiques.
L'opposition entre prison et résistance politique
Les condamnations ont été perçues comme une tentative de « museler » les voix critiques, selon Haifa Chebbi, avocate et fille de Najib Chebbi. « Les opposants sont entrés en prison par décision politique et n'en sortiront que lorsque Saied tombera », a-t-elle déclaré, soulignant que le combat judiciaire était désormais terminé pour laisser place à une « bataille purement politique ».
Sur les réseaux sociaux, des proches de condamnés, comme Dalila Msaddek (sœur de Jawhar Ben Mbarek), ont partagé leur désillusion : « La bataille légale est finie… ce qui commence est une bataille politique. » Une rhétorique qui reflète l'amertume d'une société civile tunisienne de plus en plus sous pression.
Un recul démocratique qui s'accélère depuis 2019
Ce verdict s'inscrit dans une série de mesures controversées prises par Kais Saied depuis son élection en 2019 : dissolution du Conseil supérieur de la magistrature indépendant, limogeages massifs de juges, et gouvernance par décrets. Le gouvernement justifie ces actions par la nécessité de « stabiliser » le pays, accusant les opposants de vouloir « déstabiliser » la Tunisie. En 2023, Saied avait qualifié les accusés de « traîtres et terroristes », menaçant de sanctions les magistrats qui les acquitteraient.
Les observateurs internationaux et les ONG dénoncent un « recul démocratique » sans précédent, où la justice devient un outil de répression plutôt que de garantie des libertés. Ce durcissement intervient dans un contexte de crise économique et sociale, exacerbée par des pénuries d'eau et d'électricité, alimentant un mécontentement croissant dans la population.
Quelles conséquences pour la Tunisie ?
La confirmation de ces peines pourrait radicaliser davantage les positions, tant au sein de l'opposition qu'auprès des citoyens. Les défenseurs des droits humains craignent une radicalisation des méthodes répressives, tandis que le pouvoir maintient sa ligne : « La justice a parlé, les traîtres paient. »
Pour l'instant, aucune réaction officielle n'a été enregistrée concernant d'éventuelles mesures de clémence ou de révision des procédures. Une chose est sûre : cette décision judiciaire, perçue comme un symbole de l'autoritarisme croissant, risque d'aggraver les divisions dans un pays déjà fragilisé par des années de tensions politiques.