Figure majeure du cinéma sénégalais, Joseph Gaï Ramaka a su, au fil de trois décennies, transformer la création cinématographique en un puissant outil de réflexion politique et sociale. De ses succès internationaux à ses engagements militants, le réalisateur a constamment cherché à affranchir le regard africain des normes imposées.
Une exigence de souveraineté cinématographique
Formé à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales et à l'Institut des Hautes Études Cinématographiques de Paris, Joseph Gaï Ramaka a très tôt théorisé la nécessité pour l'Afrique de se raconter elle-même. Cette conviction s'est traduite par la création des Ateliers de l’Arche, une structure indépendante implantée à Paris puis à Dakar, et par l'ouverture de l'Espace Bel’Arte, première salle sénégalaise équipée en Dolby numérique dédiée aux œuvres indépendantes. Pour Ramaka, la production et la diffusion sont des actes aussi cruciaux que la réalisation elle-même.
La reconnaissance internationale au service du récit africain
Le réalisateur s'est imposé sur la scène mondiale dès 1997 avec le moyen-métrage Ainsi soit-il !, récompensé par un Lion d’Argent à la Mostra de Venise. Ce succès a ouvert la voie à Karmen Geï en 2001, une relecture audacieuse de l'opéra Carmen ancrée dans le contexte sénégalais, qui a suscité un vif débat lors de ses sélections à Cannes et Sundance. Ces œuvres témoignent d'une volonté constante de dialoguer avec les classiques, qu'ils soient littéraires ou musicaux, pour les réinscrire dans une réalité africaine contemporaine.
Le cinéma comme contre-pouvoir citoyen
L'engagement de Ramaka dépasse le cadre esthétique pour investir le champ de la démocratie. Avec des documentaires comme Et si Latif avait raison !, consacré au militant anti-corruption Babacar Latif Guèye, ou Plan Jaxaay !, qui documente les inondations dans les banlieues dakaroises, il utilise la caméra pour dénoncer les dysfonctionnements de l'État et donner la parole aux populations marginalisées. Cette posture l'a conduit à co-fonder des structures comme l'Observatoire Audiovisuel sur les Libertés, affirmant que l'image est un levier de mobilisation sociale.
Une trajectoire entre mémoire et introspection
Si son œuvre est marquée par une forte dimension politique, elle n'exclut pas une exploration plus intime. De ses premiers documentaires sur les rites de pluie, comme Baaw-Naan, à son incursion dans le cinéma introspectif avec It’s My Man ! tourné aux États-Unis, Ramaka explore les thèmes de l'exil et des identités plurielles. Désormais installé à La Nouvelle-Orléans, il continue de porter une vision où chaque film est une déclaration d'indépendance, faisant de son travail une œuvre à la croisée des luttes esthétiques et de la mémoire collective.