Des enfants comme Hafiz, placé à huit ans dans le camp de prière de Nyinbonya près de la frontière burkinabé, y restent jusqu’à l’adolescence sans diagnostic médical. Cette situation illustre le recours fréquent aux structures religieuses pour des troubles comportementaux, alors que le système de santé mentale du pays peine à offrir des alternatives accessibles et réglementées.
Un enfermement prolongé au nom de la protection
Hafiz Abdallah a été conduit à Nyinbonya à l’âge de huit ans après la mort de son frère jumeau, événement qui a déclenché des crises de colère et des comportements autodestructeurs. Sa mère, ne trouvant aucune aide médicale, a accepté que le garçon soit enchaîné lorsqu’il devient « erratique ». Elle justifie cette mesure comme une garantie contre les accidents, mais le jeune a passé huit ans sans évaluation psychiatrique, isolé du monde extérieur et soumis à des pratiques comme le jeûne forcé et la contention physique.
Foi et santé mentale : quand la spiritualité masque la maladie
Dans de nombreuses familles ghanéennes, les troubles mentaux sont d’abord interprétés comme une possession, une malédiction ou une manifestation de sorcellerie. Le témoignage de Sarah Adjei, victime d’une agression sexuelle à sept ans, montre que les parents l’ont conduite dans une église où elle a subi des prières intensives et des jeûnes prolongés, retardant ainsi l’accès à une prise en charge psychologique. Les professionnels de santé, dont la psychiatre Dr Abigail Harding, soulignent que ces pratiques peuvent aggraver le traumatisme et que le respect des droits humains doit primer sur les rituels.
Déficit de professionnels et solutions de proximité
Le Ghana ne compte qu’une petite centaine de psychiatres, majoritairement concentrés à Accra. Cette pénurie oblige les familles rurales à parcourir de longues distances ou à se tourner vers des guérisseurs et des camps de prière. Le ministère de la Santé mentale, avec l’appui de l’OMS, forme désormais le personnel de santé de district afin d’identifier les troubles courants et de référer les cas graves. Des cliniques mobiles et des visites de spécialistes dans les districts sont prévues pour réduire la dépendance aux structures spirituelles.
Un cadre légal encore peu appliqué
Le Mental Health Act de 2012 garantit la dignité, la protection contre les contraintes abusives et l’inspection des établissements, y compris les centres spirituels. En pratique, les Comités de visite ne sont pas encore présents partout, et le nombre d’établissements sous surveillance reste inconnu. Les avocats comme Lady Ann Essuman rappellent que les familles ignorent souvent les recours juridiques disponibles, ce qui limite l’efficacité du dispositif légal.
Vers une prise en charge hybride : former les acteurs de la foi
Plutôt que d’écarter les leaders religieux, les experts proposent de les intégrer dans le système de santé mentale, à l’image des sages-femmes traditionnels formés aux urgences obstétricales. Des projets comme M‑HEALER forment déjà les responsables de camps de prière aux premiers secours psychologiques et aux critères de renvoi vers des cliniciens. Une meilleure régulation, une sensibilisation accrue et une coopération entre foi et médecine pourraient ainsi offrir aux enfants ghanéens une protection réelle, au-delà des promesses législatives.