Une vidéo de mutilation génitale féminine filmée au Mali a provoqué une mobilisation sans précédent, opposant militants pro-excision et féministes ouest-africaines dans une guerre numérique transfrontalière. Les autorités de Bamako et Conakry, prises en étau, préfèrent le silence à une prise de position claire.
Une vidéo choc et son impact immédiat
Le 9 août, une vidéo montrant l’excision d’une fillette dans une région rurale du Mali est publiée sur TikTok. En trois semaines, elle devient virale et déclenche une vague de réactions en Afrique de l’Ouest. Selon l’enquête démographique et de santé malienne (EDSM-VII, 2023-2024), 89 % des femmes de 15 à 49 ans au Mali ont déjà subi une mutilation génitale féminine (MGF), un chiffre qui illustre l’ampleur du phénomène dans le pays, seul de la sous-région à ne pas avoir légiféré explicitement contre cette pratique.
Mobilisation des militantes : une riposte coordonnée
Face à la vidéo, des féministes guinéennes, sénégalaises, ivoiriennes, nigériennes et béninoises lancent une campagne coordonnée sur les réseaux sociaux. Elles interpellent les autorités maliennes, rappelant que le nouveau Code pénal de 2024 condamne les « agressions sexuelles et autres violations basées sur le genre » et que le Mali est signataire du protocole de Maputo. Leur stratégie ? Identifier et cibler les militants pro-excision influents, souvent basés en Europe, en les signalant aux autorités locales. Résultat : plusieurs comptes, dont celui du prêcheur Koué Diakité installé en Espagne, suppriment leurs publications après des pressions policières et judiciaires.
Les autorités maliennes et guinéennes dans l’embarras
Au Mali, le pouvoir de transition d’Assimi Goïta adopte une position prudente. Le Programme national de lutte contre l’excision est contraint de suspendre ses activités, et une étude d’opinion sur le sujet est annulée pour « éviter de troubler les sensibilités ». Le ministère des Affaires religieuses aurait même demandé aux imams de ne plus aborder la question en chaire. En Guinée, où l’excision est pourtant criminalisée, le ministère de la Femme diffuse puis retire une vidéo ambiguë évoquant un « consentement » possible, avant de réaffirmer son opposition totale aux MGF. Dans les deux pays, les autorités semblent redouter une polarisation sociale.
Un débat instrumentalisé et des accusations de manipulation
Certains influenceurs pro-juntes, comme Abdoul Niang, dénoncent une « immixtion occidentale » et accusent les organisations internationales (UE, ONU) de financer la lutte contre l’excision pour déstabiliser le Mali. Une allégation rejetée par les militantes, qui insistent sur l’autonomie de leur combat. Pour l’anthropologue Jean-Loup Amselle, cette résurgence de l’excision dans le débat politique malien s’inscrit dans une stratégie récurrente des leaders religieux pour contrer les réformes menaçant leur influence, comme en 2009 avec l’imam Dicko.
Un équilibre précaire entre légitimités contradictoires
Bamako et Conakry se trouvent pris en étau entre deux impératifs : le soutien des bailleurs internationaux, dont les programmes (comme l’Initiative Spotlight) financent la lutte contre les MGF, et la nécessité de ne pas froisser une base sociale conservatrice. Face à ce dilemme, les deux gouvernements privilégient pour l’instant le silence, refusant de trancher un débat qui divise profondément la société. Une prudence qui pourrait, à terme, affaiblir la crédibilité des États sur la scène internationale comme dans leur propre pays.