Une décennie après le déversement de 110 000 litres de diesel par le remorqueur Nathan E. Stewart, les Heiltsuks, communauté autochtone de Colombie-Britannique, luttent contre une invasion sans précédent du crabe vert européen. Ce prédateur, résistant à la pollution et aux perturbations, menace désormais les bancs de palourdes, pilier de leur alimentation et de leur économie locale.
Les faits essentiels
Le 11 octobre 2016, le remorqueur Nathan E. Stewart s’échoue près de Bella Bella, déversant environ 110 000 litres de diesel et d’autres polluants dans une zone de récolte de palourdes des Heiltsuks. Dix ans plus tard, les conséquences écologiques persistent : le crabe vert européen, espèce envahissante originaire d’Europe et d’Afrique du Nord, a vu sa population exploser dans le secteur de Gale Creek. Autrefois présent en faible quantité, il est désormais capturé par dizaines de milliers lors des opérations de piégeage menées par les gardiens heiltsuks.
Ce crabe, petit et peu charnu, se nourrit voracement de jeunes palourdes, mettant en péril la reproduction des bancs. Les Heiltsuks, qui dépendent de ces mollusques pour leur alimentation, leur économie et leurs traditions, constatent une baisse drastique des juvéniles sur les plages autrefois riches. Les pêcheurs commerciaux, autrefois actifs en hiver, ont dû cesser leurs activités après la fermeture des zones de pêche, privant le territoire d’un revenu essentiel et d’un moyen de régulation naturelle des populations de crabes.
Pourquoi c'est important
L’invasion du crabe vert européen illustre les répercussions à long terme d’une pollution maritime, bien au-delà de la phase immédiate de nettoyage. Contrairement aux espèces locales, ce crabe tolère les environnements dégradés et se reproduit rapidement, exploitant un écosystème fragilisé. Pour les Heiltsuks, la menace est double : la disparition des palourdes menace leur sécurité alimentaire et leur patrimoine culturel, tandis que les coûts de lutte contre cette espèce envahissante pèsent lourdement sur une communauté aux ressources limitées.
Le rapport préparé par les Heiltsuks estime à plus de 22 millions de dollars les besoins pour une intervention à grande échelle sur six ans, incluant 10 bateaux et 30 postes à temps plein dédiés au piégeage. Sans cette mobilisation, les palourdes adultes actuelles, incapables de se renouveler, disparaîtront à leur tour, condamnant une tradition culinaire et économique vieille de plusieurs générations.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs incertitudes planent sur l’efficacité des mesures actuelles. Les équipes heiltsuks testent désormais des pièges adaptés aux juvéniles pour éviter un « effet hydre » : la suppression massive des adultes pourrait, en effet, favoriser la survie des jeunes, comme observé dans d’autres régions. Les captures estivales, plus représentatives de l’activité des crabes, serviront d’indicateur clé pour évaluer l’impact du piégeage.
Sur le plan réglementaire, Pêches et Océans Canada (MPO) étudie la possibilité d’autoriser l’utilisation des crabes verts capturés, notamment pour l’alimentation ou la fabrication d’engrais, afin de créer un incitatif économique à leur élimination. Une décision est attendue d’ici la fin de l’année, mais elle ne résoudra pas à elle seule le problème de fond : la nécessité d’un financement durable et d’une coordination renforcée entre les nations autochtones pour endiguer la propagation de l’espèce.
Enfin, le déversement de 2016 a renforcé l’opposition des Heiltsuks aux projets de transport maritime pétrolier sur la côte nord de la Colombie-Britannique. Leur expérience rappelle que les catastrophes écologiques laissent des traces bien au-delà de leur durée médiatique, exigeant une vigilance constante des communautés et des autorités.