Le ministère des Finances et du Budget du Sénégal a récemment rendu public le Bulletin statistique de la dette publique, un document censé éclairer sur la santé budgétaire du pays. Cependant, cette publication a suscité une vive controverse, notamment de la part de la Cellule analyses et prospective (Cap) de l’Alliance pour la République (Apr), qui dénonce un « déficit de transparence ».
L’opposition reproche au document des lacunes méthodologiques, l’absence de données récentes et surtout la non-publication du rapport d’audit réalisé par le cabinet Forvis Mazars. Ce rapport est pourtant cité par le gouvernement pour justifier la réévaluation de la dette de l’Administration centrale à un niveau équivalent à 119 % du PIB pour l’année 2024. Pour la Cap, cette rétention d’informations contrevient à la loi relative à l’accès à l’information et empêche toute analyse indépendante des motifs de cette révision comptable.
Un autre point de critique porte sur la base de calcul utilisée pour déterminer les ratios d’endettement. L’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), institution reconnue pour sa rigueur, avait procédé au rebasage du PIB, réévaluant celui-ci à 17 316 milliards de francs CFA pour 2021. Cette revalorisation, qui représente une hausse de 13,5 %, aurait pour effet d’abaisser mécaniquement le ratio d’endettement de 2021 de 90,8 % à 80,0 %. Or, le ministère des Finances est accusé de ne pas intégrer cette nouvelle base dans ses calculs, maintenant ainsi des indicateurs jugés obsolètes.
Sur le plan de la politique financière, l’opposition souligne une rupture stratégique majeure intervenue à partir de fin 2024. Le gouvernement aurait réduit ses émissions sur les marchés internationaux au profit d’un recours massif au marché obligataire régional et domestique. Cette réorientation aurait entraîné une hausse du coût d’emprunt, avec un taux d’intérêt effectif moyen de 5,3 % pour la dette intérieure, contre 3,4 % pour la dette extérieure. La maturité moyenne de la dette intérieure est également passée à 3,6 ans, contre 8,7 ans pour les engagements extérieurs. Par ailleurs, les charges d’intérêts ont augmenté de 51 % en 2024, représentant une surcharge de près de 300 milliards de francs CFA.
Cette évolution, combinée aux dégradations successives de la notation souveraine du pays par l’agence Moody’s, fait peser un risque accru de refinancement et de tensions sur la trésorerie de l’État. Selon la Cap, ces contraintes budgétaires commencent déjà à se répercuter sur les politiques publiques. Le rapport de synthèse des auditions ministérielles préparatoires au Débat d’orientation budgétaire indique qu’à la fin du premier trimestre 2026, les investissements exécutés directement par l’État s’élevaient à seulement 0,3 % des crédits ouverts.
Face à ces constats, la Cellule analyses et prospective de l’Apr exige la publication immédiate et intégrale du rapport Forvis Mazars ainsi que la mise à disposition des données statistiques couvrant les années 2025 et 2026. Selon elle, ces éléments sont indispensables pour permettre un débat démocratique éclairé sur la soutenabilité des finances publiques du Sénégal.