La décentralisation au Sénégal, promise et reportée depuis des décennies, s’enlise dans des réformes successives sans impact tangible sur le quotidien des citoyens. Pourtant, l’urgence est ailleurs : redonner du sens à l’action publique locale pour éviter que les quartiers ne deviennent des foyers de frustration et de violence.
Un système en crise, des réformes en trompe-l’œil
Depuis des années, la décentralisation est invoquée comme une solution miracle, mais les résultats restent désespérément absents. L’Acte IV de la Décentralisation, présenté comme une avancée majeure, s’ajoute à une liste déjà longue de réformes inabouties, comme l’Acte III. Au lieu de simplifier l’organisation territoriale, ces initiatives alourdissent la structure administrative avec des transferts de fonds supplémentaires et des strates supplémentaires, sans garantir une meilleure efficacité. Les collectivités locales, censées être les moteurs du développement de proximité, peinent à remplir leur mission : fournir des services essentiels comme les centres de santé, les cantines scolaires ou les infrastructures sportives. Seule Dakar, grâce à une vision historique, se distingue, tandis que les autres villes et 557 communes du pays affichent des bilans décevants, dépendantes des partenaires au développement pour pallier leurs défaillances.
Des quartiers en ébullition, un État en décalage
Les dynamiques sociales et démographiques des quartiers sénégalais évoluent à un rythme que l’administration peine à suivre. Dans des communes emblématiques comme les Parcelles Assainies, Grand Yoff ou Yeumbeul Sud, la jeunesse, confrontée à un chômage endémique et à un manque criant de perspectives, se tourne vers des modèles de réussite alternatifs, parfois dangereux. Le slogan « Barsa ou Barsakh » résume cette quête désespérée d’une vie meilleure, souvent au mépris des règles et des institutions. Les comportements asociaux, la violence et l’effondrement des structures familiales traditionnelles s’imposent comme des normes, tandis que l’État, absent ou inefficace, ne parvient pas à rétablir le lien social. Les communes périphériques, comme Keur Massar ou Diamaguène Sicap Mbao, subissent une pression démographique accrue, aggravant les tensions et les inégalités.
Pour une décentralisation ancrée dans le réel
Face à cette situation, une réforme de la décentralisation ne peut plus se contenter de réorganiser les structures administratives. Elle doit d’abord répondre à une question fondamentale : comment rendre les collectivités locales capables de répondre aux besoins concrets des citoyens ? L’empilement des strates territoriales, comme la création de « Pôles Territoire » par fusion de régions, risque de reproduire les erreurs du passé. Les régions, déjà affaiblies par un manque de fiscalité locale et une dépendance totale aux dotations de l’État, n’ont jamais réussi à s’imposer comme des acteurs de proximité. Une décentralisation authentique exige que les collectivités locales disposent des moyens financiers et des compétences nécessaires pour agir, avec une fiscalité locale transparente et assumée politiquement. L’État doit aussi accepter de rompre avec la logique des réformes « pour la forme » et privilégier des solutions éprouvées, plutôt que de multiplier les initiatives sans lendemain. Un grand débat national sur les attentes des citoyens, les échelles de gouvernance pertinentes et les responsabilités locales s’impose avant toute nouvelle loi.