« De la révolution aux compromis : ce que nous avons perdu depuis les mouvements de libération »

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Rédaction KUMBA

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De la révolution aux compromis : ce que nous avons perdu depuis les mouvements de libération
Il y a eu un moment. Bref, intense, presque miracoleux. Dans les années 1960, le continent africain bruissait d’un foisonnement idéologique sans précédent. Des hommes et des femmes venus de toutes les classes sociales, de toutes les traditions culturelles, portaient un projet commun : libérer l’Afrique, toute l’Afrique, et bâtir une civilisation nouvelle fondée sur la dignité, la justice et la souveraineté. Ce moment a existé. Et nous l’avons laissé nous échapper.

Les pères fondateurs et leur vision totale

Regardons ce que portaient ces hommes. Kwame Nkrumah voulait les États-Unis d’Afrique — une fédération continentale dotée d’une armée, d’une monnaie et d’une politique étrangère communes. Sékou Touré refusa l’indépendance sous tutelle et lana un « non » historique à de Gaulle en 1958. Julius Nyerere bâtit un système de développement fondé sur la solidarité communautaire africaine — l’Ujamaa. Patrice Lumumba proclama que l’indépendance du Congo n’était que le début d’une libération totale. Thomas Sankara refusa l’aide étrangère pour forger la souveraineté économique du Burkina Faso. Ces visions étaient radicales, cohérentes, et menaçantes pour les puissances établies. C’est exactement pour cela qu’elles ont été écrasées.


La trahison systématique

Lumumba assassiné en 1961 avec la complicité de la CIA et de la Belgique. Nkrumah renversé par un coup d’État en 1966 pendant qu’il était en voyage au Vietnam. Sankara éliminé en 1987 par son propre camarade de lutte, Blaise Compaoré, avec l’appui de puissances étrangères. Amilcar Cabral assassiné en 1973, à deux ans de l’indépendance de la Guinée-Bissau. Cette liste n’est pas une série de coïncidences tragiques. C’est un programme. Un système organisé d’élimination de tout leadership africain qui refusait de jouer le jeu de la dépendance.

Les compromis qui ont vidé l’indépendance de sa substance


Ceux qui ont survivé ou succédé aux pères fondateurs ont, pour la plupart, fait le choix du compromis. Le compromis avec les anciennes métropoles, rebaptisé « coopération ». Le compromis avec les institutions de Bretton Woods, rebaptisé « ajustement structurel ». Le compromis avec les multinationales extractives, rebaptisé « investissement étranger ». Le compromis avec leurs propres peuples, rebaptisé « stabilité ». À chaque compromis, l’Afrique coupait un morceau de sa souveraineté. Après soixante ans de compromis, il ne reste plus grand-chose à céder.

Ce que nous avons perdu en chiffres

Les fuites de capitaux illicites hors d’Afrique représentent entre 50 et 80 milliards de dollars par an — plus que l’aide au développement reçue. Près de 40 % des richesses privées d’Afrique subsaharienne sont détenues hors du continent. Les élites africaines, formées dans les grandes écoles européennes et américaines, ont souvent plus de comptes bancaires à Paris ou à Londres qu’en Afrique. Ce n’est pas une critique individuelle. C’est la description d’un système qui a réussi à produire des élites africaines dont les intérêts convergent structurellement avec ceux de l’ancien colonisateur plutot qu’avec ceux de leurs propres peuples.

Réanimer la flamme

Mais l’histoire ne s’arrête jamais. Il y a des signes. Des mouvements citoyens qui réclament des comptes. Des intellectuels qui refusent de se soumettre. Des entrepreneurs qui construisent des alternatives. Des artistes qui disent l’indicible. La flamme de 1960 n’est pas éteinte — elle est transmise, génération après génération, par ceux qui refusent d’accepter que l’Afrique soit condamnée à la périphérie du monde. Honorer les pères fondateurs, ce n’est pas les vénérer dans des musées. C’est continuer leur combat, avec les outils de notre époque, dans les arenas de notre temps. Reprendre ce qui nous a été voldérobé. Reconstruire ce qui a été détruit. Refuser les compromis qui trahissent nos peuples.
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