Alors que la hausse des températures accélère la fonte des glaciers du Karakoram, les habitants du Gilgit‑Baltistan misent sur une pratique millénaire – la greffe de glacier – pour garantir une source d’eau fiable aux saisons critiques.
Une tradition millénaire remise au goût du jour
Appelée « Gang Khswa » en langue locale, la greffe de glacier consiste à prélever des blocs de glace sur des glaciers dits mâles (gris, chargés de débris) et femelles (clairs, plus productifs) pour les installer à plus de 4 000 m d’altitude, sur un site exposé aux vents et à l’ombre du nord. Selon le Dr Zakir Hussain Zakir, directeur de la planification à l’université du Baltistan, la technique, relancée dans les années 1990, trouve ses racines au XIVᵉ siècle, lorsqu’un saint soufi persan aurait greffé le premier glacier comme stratégie défensive.
Du transport de la glace à la naissance d’un nouveau glacier
Des dizaines de porteurs transportent les blocs dans des paniers en bois, d’abord en voiture puis à pied, sans jamais laisser la glace toucher le sol. Le trajet, qui dure jusqu’à 48 heures, se fait de nuit pour limiter la fonte. Une fois le site choisi, la glace est déposée dans un puits ou une cavité naturelle, séparée par des pots d’eau de l’Indus, puis recouverte de sciure, de charbon de bois et de noyaux d’abricot. Le processus se répète pendant plusieurs jours pour créer des couches protectrices. La greffe proprement dite a lieu en octobre, quand les températures sont déjà sous zéro mais la neige n’est pas encore tombée. Après une dizaine d’années, le nouveau glacier s’enracine et devient une source d’eau fiable.
Impact environnemental et défis de la relève
Le « troisième pôle » – chaîne de l’Hindu Kush, du Karakoram et de l’Himalaya – fournit 90 % de l’irrigation des terres agricoles pakistanaises et touche plus de 220 millions de personnes. Le réchauffement climatique a déjà engendré la formation de 3 044 lacs glaciaires dans le Gilgit‑Baltistan et la province de Khyber Pakhtunkhwa, dont 33 sont jugés dangereux. Face à ces risques, la greffe de glacier apparaît comme une réponse locale à la pénurie d’eau et aux crues soudaines.
La Baltistan Culture & Development Foundation (BCDF) a, grâce à un financement du Foreign, Commonwealth & Development Office du Royaume‑Uni, greffé dix glaciers, construit six tours de glace et lancé un jardin botanique. Avant ce soutien, la fondation ne pouvait déplacer que 200 kg de glace ; elle peut désormais en transporter plus de 1 000 kg à la fois. Toutefois, les autorités provinciales et fédérales n’ont pas encore financé ces initiatives, et la reconnaissance du patrimoine immatériel par l’UNESCO reste en cours.
Jeunesse, technologie et avenir de la pratique
Le maintien de la greffe dépend fortement de la participation des jeunes, qui quittent de plus en plus les villages pour les villes comme Karachi ou Islamabad. Selon Nazir Ahmed, directeur de la BCDF, plus de 90 % des jeunes du district de Skardu sont scolarisés, mais peu trouvent les ressources pour s’impliquer sur le terrain. Zeeshan Abbas, responsable de l’initiative Siachen Sherpa, souligne que la combinaison du savoir autochtone et des outils modernes – satellites, GPS, données d’altitude – peut renforcer l’efficacité des projets. Il plaide pour une communication qui montre aux jeunes qu’ils sont capables de concevoir des solutions, plutôt que de les présenter comme simples victimes du changement climatique.