La Franco-Rwandaise Dafroza Gauthier, figure majeure de la poursuite judiciaire des auteurs présumés du génocide de 1994 contre les Tutsi réfugiés en France, a été inhumée lundi à Reims. Décédée le 3 octobre à 72 ans, elle laisse l'héritage du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), cofondé avec son mari Alain en 2001, qui a permis de traduire plusieurs suspects devant les tribunaux français au nom de la compétence universelle.
Une vie basculée par le génocide de 1994
Née Dafroza Mukarumongi en 1954 à Butare (alors Astrida), elle a fui les violences anti-tutsi bien avant 1994. Installée en France comme ingénieure chimiste, elle voit sa famille maternelle — près de 80 personnes dont sa mère — exterminée pendant les cent jours de tueries. Aucun survivant du côté maternel. Ce deuil absolu devient le moteur d'une mission : avec son époux, elle recueille des témoignages au Rwanda, identifie des témoins et dépose des plaintes en France, exploitant la compétence universelle pour poursuivre des crimes commis hors du territoire national.
Le CPCR et la traque judiciaire en France
Le couple structure son action via le CPCR, qui accompagne victimes et survivants dans les procédures, compile les preuves et saisit les autorités françaises. Leur méthode, comparée à celle des Klarsfeld pour les criminels nazis, a conduit à l'ouverture de plusieurs procès historiques. Dafroza Gauthier intervenait aussi dans les écoles et universités pour alerter sur le négationnisme et le devoir de mémoire. Le travail du couple a démontré que la France ne pouvait plus servir de refuge aux suspects de génocide.
Hommages officiels et reconnaissance du Rwanda
Le président Paul Kagame, par la voix de l'ambassadeur François Nkulikiyimfura, a salué « un engagement sans faille contre l'impunité » qui a « restauré la dignité des victimes ». L'IBUKA, organisation faîtière des rescapés, par la voix de son président Philbert Gakwenzire, l'a qualifiée d'« héroïne extraordinaire » et de « lumière de la justice ». En 2017, le couple avait reçu l'ordre national Igihango, plus haute distinction rwandaise pour l'amitié exceptionnelle, aux côtés de figures comme Paul Farmer ou Linda Melvern.
Une mémoire familiale entre fêtes et transmission
Lors de la messe, son fils Emmanuel a dressé le portrait d'une mère « personne de festivités », organisant repas de l'Épiphanie, Pâques et Noël avec champagne et vins, loin de l'image publique de combattante. Il a exprimé le regret de ne pas avoir appris le kinyarwanda, langue de ses origines, tout en remerciant sa mère d'avoir « transformé l'amertume en douceur » pour ses enfants. Son mari Alain a défini sa compagne comme « une guerrière qui a combattu sans haine ».
L'héritage continue par les dons au CPCR
Conformément à sa volonté, la famille a demandé de remplacer fleurs et couronnes par des dons au CPCR. L'organisation, pilier de la stratégie contentieuse, a réaffirmé sa détermination à poursuivre le travail d'enquête et d'appui aux procédures. La disparition de Dafroza Gauthier marque la fin d'un parcours personnel forgé par la perte, mais l'appareil judiciaire qu'elle a contribué à bâtir reste opérationnel pour que les auteurs présumés ne bénéficient pas de l'oubli ni de l'impunité.