Le continent africain consacre chaque année près de 90 milliards de dollars au service de sa dette, auxquels s’ajoutent 75 milliards de dollars d’intérêts liés à un risque premium élevé. Theo Jong, responsable politique d’AFRODAD, explique que la sortie de cette impasse passe par une meilleure gouvernance, plus de transparence et une stratégie collective face aux créanciers.
Des charges de dette qui étouffent les budgets publics
Le Nigeria, première économie d’Afrique subsaharienne, affichait au 31 mars 2026 une dette publique de 159,35 trillions de nairas, dont 87,40 trillions de dette domestique et 71,95 trillions de dette extérieure. Cette situation n’est pas isolée : l’ensemble du continent doit mobiliser environ 1,3 billion de dollars chaque année pour atteindre les Objectifs de développement durable, alors que les remboursements de dette grignotent une part croissante des recettes publiques, au détriment de la santé, de l’éducation et de la résilience climatique.
Clauses opaques et juridictions étrangères : des freins à la responsabilité
Selon Jong, deux aspects des contrats de prêt posent problème. D’abord, les clauses de confidentialité empêchent citoyens, médias et parlementaires d’accéder aux termes exacts, ce qui nuit à la responsabilité et à un emprunt réellement au service des populations. Ensuite, de nombreux accords stipulent que les litiges seront jugés dans des juridictions étrangères – Londres, Paris ou New York – et soumis aux lois de ces pays, rendant les recours nationaux difficiles voire impossibles. À cela s’ajoutent des emprunts libellés en devises étrangères (dollar, euro, yen, yuan) qui obligent les États à générer des réserves de change avant de pouvoir honorer leurs échéances, un défi accentué par l’inflation ou la dépréciation monétaire.
Endettement caché et prêts adossés aux ressources : le besoin d’une visibilité totale
Des cas concrets illustrent le manque de transparence. Au Sénégal, une dette contractée sous l’ancien gouvernement a été découverte par ses successeurs, soulevant des questions de responsabilité. Des clauses de confidentialité ont également été relevées dans le cadre du G20 Common Framework pour la Zambie et le Ghana. Par ailleurs, les prêts adossés aux ressources naturelles – comme les « Tuna Bonds » du Mozambique ou les accords controversés du Tchad – montrent que, sans suivi clair, les pays peuvent se retrouver liés à des engagements qui ne reflètent plus la valeur réelle de leurs ressources. Jong insiste sur la nécessité de registres publics détaillant qui sont les créanciers et quelles garanties ont été offertes.
Pourquoi la coordination africaine est indispensable
AFRODAD a souligné, lors de la sixième Conférence africaine sur la dette et le développement (AfCoDD VI) à Nairobi, que la négociation individuelle affaiblit la position de chaque État. Une approche collective permettrait de rééquilibrer le rapport de force avec les créanciers, de pousser à la révision des clauses de confidentialité et de favoriser des juridictions locales pour les litiges. Jong rappelle que le problème n’est pas tant technique que politique : il faut la volonté des dirigeants de mettre en œuvre les recommandations de l’IMF, de la Banque mondiale et de la société civile, et de créer des mécanismes continentaux capables de redéfinir les règles du jeu financier mondial.