Un épisode diplomatique passé sous silence révèle comment Paris, en instrumentalisant une visite du roi Idriss Ier de Libye au Maroc en 1953, a provoqué un froid durable entre Rabat et Tripoli, bien avant l'arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi. Les tensions entre le Maroc et la Libye ne datent pas du coup d'État de 1969 : elles remontent au règne d'Idriss Ier El-Senussi (1951-1969) et de son homologue Mohammed V. La rupture consumée sous Kadhafi trouve en réalité ses racines dans un stratagème monté par les autorités françaises du Protectorat.
Le piège organisé par le Protectorat
En 1953, le roi Idriss Ier, alors de passage en Europe pour raisons de santé, décide de prolonger son séjour au Maroc. Il souhaite se recueillir sur les tombes de Moulay Idriss Ier et Idriss II à Zerhoun et Fès, dont il est issu. Mais le Protectorat français place intentionnellement le sultan intronisé Ibn Arafa — imposé durant l'exil forcé de Mohammed V — dans le même hôtel que le souverain libyen. Les deux hommes se croisent sans qu'Idriss El-Senussi n'ait été consulté, relate Mohammed Osman al-Saïd, Premier ministre libyen de 1960 à 1963, dans un entretien rapporté par le journaliste Talha Jibril.
Aucune discussion politique n'aurait eu lieu entre les deux dirigeants. En revanche, la presse française publie des clichés de cette rencontre, qui parviennent jusqu'au sultan déchu en exil. Selon l'ancien chef du gouvernement libyen, Paris cherchait à placer Idriss face à un dilemme diplomatique.
Deux ans de silence entre Rabat et Tripoli
Après le retour d'exil de Mohammed V et l'indépendance du Maroc, le roi libyen adresse ses félicitations au nouveau souverain. Le courrier reste sans réponse pendant deux mois, signe d'un froid durable. Les tentatives de rapprochement libyennes, d'abord via l'ambassade de France puis par voie diplomatique directe, n'aboutissent pas. Mohammed V, longtemps contrarié par la photographie compromettante, maintient sa distance.
En 1958, Mohammed V accepte enfin de nommer un représentant à Tripoli : Horma Ould Babana, leader mauritanien défenseur de l'union avec le Maroc. La Libye désigne en retour Mansour Guedara. Mais les deux postes sont largement perçus comme symboliques : les ambassades fonctionnent au ralenti jusqu'à la mort de Mohammed V en 1961.
Un réchauffement fragile sous Hassan II
L'envoi d'une délégation libyenne aux funérailles nationales de Mohammed V ne suffit pas à débloquer la situation. Il faut attendre juillet 1962 et une escale du roi Hassan II à Tripoli, sur le chemin du Caire pour un sommet panafricain, pour que les relations se dégèlent. Les deux chefs d'État nouent des rapports plus cordieux, facilités par la visite ultérieure du Premier ministre libyen à Rabat.
Le retour des tensions jusqu'à la rupture Kadhafi
Ce rapprochement reste éphémère. Le départ de Mohammed Osman al-Saïd de la primature en 1963 marque un nouveau coup d'arrêt. Concentré sur la gestion intérieure et la montée de l'opposition — qui mène à l'état d'urgence de 1965 —, Hassan II ne fait plus de ce dossier une priorité. Le renversement d'Idriss Ier en 1969 et l'arrivée du colonel Kadhafi, avec son soutien au Front Polisario, scellent définitivement la rupture entre les deux pays.