Dans la commune rurale de Chouihia, province de Berkane, six personnes sont décédées d'un cancer du cerveau dans un périmètre de deux kilomètres carrés, un constat qui pousse des habitants à réclamer une enquête épidémiologique indépendante pour évaluer un éventuel lien avec l'exposition aux pesticides agricoles.
L'appel d'Abdelghani Ayadi aux ministères
L'écrivain et analyste politique Abdelghani Ayadi, originaire de Chouihia et résidant à l'étranger, a adressé une lettre aux ministres de la Santé et de la Protection sociale ainsi que de l'Agriculture pour signaler cette série de décès survenus dans son entourage. Le cas le plus récent, survenu quelques jours avant sa démarche, a touché un voisin et ancien camarade de classe, ouvrier agricole, dont le médecin traitant aurait évoqué un lien envisageable avec une exposition aux pesticides. Deux semaines se sont écoulées entre le diagnostic et le décès, laissant deux enfants de 15 et 9 ans.
Dans sa lettre, Ayadi précise ne pas affirmer l'existence d'un lien de causalité, mais demande que les autorités procèdent à un recensement des cas, à une vérification des diagnostics, à l'étude des professions et des expositions, puis à une comparaison avec les données officielles.
Témoignages convergents dans la zone agricole
Les personnes décédées étaient principalement quinquagénaires et majoritairement des hommes en contact direct avec le travail agricole, selon Ayadi. Depuis la publication de sa lettre, d'autres cas lui ont été signalés dans différentes localités de la province. Un agriculteur sexagénaire originaire de Chouihia rapporte quatre cas de cancer dans son entourage immédiat, dont deux cancers du cerveau, avec trois décès à la clé. Ce témoin reconnaît que certains agriculteurs se procurent des pesticides sur le marché noir et que la plupart des utilisateurs, lui y compris, ne prennent pas les précautions nécessaires lors des pulvérisations.
Un point commun ressort des récits : la majorité des personnes concernées travaillaient dans l'agriculture ou vivaient à proximité de terres traitées, et le manque de sensibilisation au signalement aurait retardé la prise en compte du phénomène.
Une étude de 2015 documentait des pratiques à risque
Une étude de terrain menée durant la campagne agricole 2008-2009 et publiée en mars 2015 avait évalué l'utilisation des pesticides dans la province de Berkane, en interrogeant 140 ouvriers agricoles, des entreprises et des vendeurs. Elle estimait la quantité utilisée à environ 282 tonnes, soit sept kilogrammes par hectare. Plus de 66 % des personnes interrogées n'utilisaient pas d'équipements de protection efficaces et plus de 40 % ne prenaient aucune mesure préventive lors de la manipulation. L'étude relevait que 19 % des participants recouraient exclusivement à des pesticides de contrebande, que 88 % ignoraient la liste des produits interdits et que 70 % jetaient les emballages dans la nature ou avec les déchets ménagers. Ces constats portent sur les pratiques d'usage et d'exposition, sans établir de relation avec les cancers observés à Chouihia.
Réponses ministérielles et suites attendues
Au moment de ses déclarations, aucune réponse officielle des ministères de la Santé ou de l'Agriculture ne lui était parvenue. Ayadi indique consulter médecins, spécialistes et avocats pour constituer un dossier médical, scientifique et juridique, et réitère sa demande d'enquêtes de terrain incluant l'analyse de l'eau et des sols. La balle se trouve désormais dans le camp des autorités sanitaires et agricoles, attendues sur la nécessité, ou non, d'ouvrir une investigation formelle.