Au Nigeria, la lutte contre les morsures de serpent se heurte à un double défi : une méfiance culturelle profonde, souvent teintée de superstition, et une carence critique en infrastructures médicales. L'herpétologue Taiwo Okikiola s'est donné pour mission de transformer cette perception, en plaidant pour la préservation de ces reptiles, essentiels tant à l'équilibre des écosystèmes qu'à la recherche pharmaceutique.
Un enjeu de santé publique majeur
Les chiffres soulignent l'urgence de la situation au Nigeria, où les morsures de serpent constituent une menace sanitaire sous-estimée, particulièrement dans les zones rurales. Chaque année, environ 20 000 personnes sont mordues, entraînant près de 2 000 décès. Cette mortalité est largement imputable à l'absence d'antivenins accessibles et à la difficulté d'identifier rapidement l'espèce responsable, une étape pourtant cruciale pour administrer le traitement approprié. Le décès récent de la chanteuse Ifunanya Nwagene, faute de soins rapides, a relancé le débat sur l'insuffisance des stocks d'antivenins dans les hôpitaux nigérians.
Dépasser les superstitions par la science
Dans de nombreuses communautés, le serpent reste associé à la sorcellerie et aux forces maléfiques, ce qui conduit systématiquement à son élimination immédiate. Taiwo Okikiola, qui étudie le comportement de ces animaux depuis plus de cinq ans, tente de déconstruire ce réflexe de peur. Elle explique que les incursions de serpents dans les zones habitées répondent avant tout à des besoins biologiques de survie, comme la recherche de nourriture ou d'abri. Malgré les critiques et les stigmatisations personnelles auxquelles elle fait face, elle maintient que la conservation est une nécessité scientifique, le venin étant une ressource précieuse pour le développement de médicaments.
La question du financement et de l'accès aux soins
Si le gouvernement nigérian a alloué 192 000 dollars en 2017 pour lutter contre ce fléau, les experts jugent ce montant largement insuffisant au regard de l'ampleur du problème. Pour Okikiola, la stratégie nationale doit impérativement évoluer vers une meilleure disponibilité des antivenins dans les structures de santé de proximité. Elle insiste sur le fait que la protection des populations ne pourra être garantie sans une politique publique robuste, capable de conjuguer éducation environnementale et renforcement des capacités médicales pour faire face aux morsures de serpents, un enjeu qui dépasse les frontières nigérianes avec plus de 81 000 décès annuels recensés par l'Organisation mondiale de la Santé à l'échelle mondiale.