Les deepfakes, ces contenus générés par intelligence artificielle, ne se limitent plus à la simple désinformation ou à la fraude financière. Ils représentent une véritable violence faite au « corps numérique » des individus, dont l'identité, le visage et la voix sont détournés sans consentement pour des usages souvent malveillants, comme la pornographie non consentie.
La violence de l'effraction intime
Le concept de « corps numérique » désigne l'ensemble des signaux — voix, gestes, expressions — qui constituent notre identité dans l'espace virtuel. Lorsqu'un individu est cloné par une IA, il ne s'agit pas seulement d'un mensonge, mais d'une atteinte incarnée. Les victimes, à l'instar de la journaliste Rana Ayyub, subissent un traumatisme réel, marqué par un sentiment d'effraction intime et une fracture durable de leur rapport à leur propre image. Les études soulignent l'émergence d'une « doppelganger-phobie », un rejet émotionnel profond face à la possibilité que son double numérique soit instrumentalisé contre soi.
Des cadres juridiques encore fragmentés
Face à cette menace, les réponses législatives actuelles restent insuffisantes. En Europe, la loi SREN ou l'AI Act se concentrent davantage sur la régulation des contenus ou l'obligation d'information du public que sur la protection fondamentale de l'individu. Cette lacune contraint les victimes et les professionnels, comme les comédiens de doublage, à engager des procédures au cas par cas pour faire retirer des contenus litigieux. Si le Danemark explore la piste d'un droit direct sur son image et sa voix, le défi reste immense : protéger l'intégrité personnelle sans pour autant brider la liberté d'expression, notamment la satire et la parodie.
Vers une protection proactive de l'identité
La stratégie actuelle, centrée sur la détection a posteriori des contenus truqués, montre ses limites. L'enjeu est désormais de passer à une protection en amont, à la source. Des initiatives comme le projet BeepFake de l'Inria explorent des mécanismes techniques visant à rendre les traits identitaires plus difficiles à cloner par les modèles génératifs. Parallèlement, le déploiement de standards comme le C2PA, qui attache des métadonnées infalsifiables aux médias, pourrait offrir une base de traçabilité. La protection du corps numérique repose in fine sur une exigence : faire du consentement le point de départ de toute utilisation de nos attributs physiques et vocaux dans l'écosystème numérique.