Face à la récurrence des pénuries d'engrais et aux soupçons de détournements, les autorités burundaises ont ordonné un recensement national des besoins des agriculteurs. Si cette initiative vise à rationaliser la planification et la distribution, elle se heurte à une profonde méfiance des producteurs, marqués par des années de retards de livraison et des problèmes de qualité des produits.
Une opération de recensement sous haute tension
L'injonction présidentielle impose aux autorités locales de dresser, en une semaine, une cartographie précise des besoins en fertilisants sur chaque colline. L'objectif affiché est de mettre fin aux irrégularités dans la chaîne d'approvisionnement et de garantir que les quantités commandées par l'État parviennent réellement aux cultivateurs. Toutefois, sur le terrain, l'accueil est mitigé. De nombreux agriculteurs, ayant déjà payé leurs commandes depuis plusieurs mois, voire des années, sans jamais être livrés, voient dans ce recensement une formalité administrative supplémentaire sans garantie de résultat. Certains dénoncent même des conditions d'accès abusives, comme l'obligation d'acheter des cahiers de ménage pour être inscrits.
La controverse autour de l'usine Fomi
Au cœur du système, l'entreprise Fomi est vivement critiquée. Outre les retards de livraison, la qualité même de ses fertilisants est remise en question par des responsables politiques et des experts, qui s'interrogent sur l'efficacité réelle des produits fournis. L'entreprise, de son côté, invoque des difficultés liées au manque de devises pour importer les matières premières et à une demande gouvernementale dépassant les capacités de production initiales. Des voix s'élèvent, notamment au sein de la société civile, pour dénoncer une gestion opaque des subventions publiques et une implication suspecte d'autorités administratives et sécuritaires dans la distribution, au détriment des petits exploitants.
Vers une nécessaire refonte du modèle agricole
Au-delà de la logistique, des experts en économie rurale appellent à une remise en question profonde de la stratégie nationale. Le professeur Patrice Ndimanya souligne que le système actuel, trop dépendant des subventions et d'un circuit de distribution politisé, néglige d'autres besoins cruciaux comme les équipements de labour ou la protection des cultures. L'expert préconise un retrait progressif de l'administration de la gestion directe des intrants, au profit d'une régulation axée sur les normes. Il suggère également de valoriser davantage les ressources locales, comme le compost enrichi, pour réduire la dépendance aux importations et aux cycles de subventions souvent inefficaces.
Des pistes pour une distribution transparente
Pour restaurer la confiance, des acteurs de la société civile proposent d'écarter l'administration locale du processus de recensement, jugée trop exposée aux risques de corruption. Ils suggèrent de confier cette mission à des structures indépendantes, telles que les coopératives ou des organisations humanitaires ayant une expérience de terrain. Cette dépolitisation de la filière est présentée comme une condition sine qua non pour que les agriculteurs puissent enfin accéder aux intrants nécessaires à l'amélioration de leurs rendements et à la sécurité alimentaire du pays.