Un contrat d'électrification rurale de 91,8 milliards de FCFA au Sénégal révèle des dysfonctionnements graves : cautions illégales, fonds publics volatilisés et absence de redevabilité. Entre négligence des autorités et résistance des institutions, ce dossier interroge la transparence des marchés publics africains.
Un système de cautions frauduleux et des fonds publics disparus
Le programme d'électrification rurale signé entre l'ASER et AEE Power, d'un montant de 91,8 milliards de FCFA, repose sur des cautions bancaires émises sans respect des procédures légales. Trois garanties totalisant 56 millions d'euros (37 milliards de FCFA) ont été versées le 11 juin 2024 par la SONAC, alors que les primes d'assurance, pourtant obligatoires selon le Code CIMA, n'ont été réglées que quelques jours plus tard, prélevées sur l'avance elle-même. Ce contournement des règles expose l'État à des risques juridiques majeurs : l'ARCOP a rappelé à plusieurs reprises l'illégalité de cette pratique, sans obtenir de réponse documentée de la SONAC.
Les alertes se sont multipliées : Santander a signalé en septembre 2024 l'absence de justification pour l'utilisation des fonds, tandis que l'ARCOP a suspendu le marché le 2 octobre 2024. Pourtant, les travaux se poursuivent, malgré la décision de la Cour suprême confirmant la suspension le 21 novembre 2024. Ce déni de justice soulève une question cruciale : qui, au sein de l'État, assume la responsabilité de ces manquements ?
Une opacité généralisée et des institutions sous pression
Le dossier dépasse le cadre d'un simple litige commercial. Il révèle une chaîne de complicités institutionnelles : un régulateur (ARCOP) dont les décisions sont ignorées, une agence publique (ASER) incapable de justifier l'usage des fonds, et un Parlement dont les questions restent sans réponse. Les révélations du député Thierno Alassane Sall, menacé pour son obstination, ont mis en lumière des pratiques récurrentes : AEE Power, présent dans plusieurs pays africains (Togo, Kenya, RDC), accumule les controverses. Au Kenya, la Haute Cour a déjà statué contre le groupe, tandis qu'en RDC, un rapport d'ONG pointe des irrégularités dans le méga-barrage d'Inga III.
Au Sénégal, le silence des plus hautes autorités – du président Bassirou Diomaye Faye au ministre Abdourahmane Diouf, juriste de formation – interroge la solidité de l'État de droit. Alors que 37 milliards de FCFA se sont évaporés, les responsables politiques semblent privilégier la continuité des travaux à la transparence. Ce choix, s'il se confirme, affaiblirait durablement la confiance des citoyens dans les institutions et les mécanismes de contrôle démocratique.