Ahmed Boukmakh reste une figure méconnue des jeunes Marocains, alors que ses manuels ont formé des générations d’élèves entre les années 1950 et 1980. Pédagogue visionnaire, il a conçu des outils d’apprentissage en arabe, adaptés aux réalités locales, qui ont marqué l’histoire de l’école publique marocaine bien au-delà de son époque. Son parcours, entre militantisme politique, innovation pédagogique et engagement familial, illustre une époque charnière pour le système éducatif du pays.
Un parcours façonné par la lecture et l’engagement précoce
Né à Tanger dans les années 1920, Ahmed Boukmakh grandit dans un contexte familial marqué par la précarité après la mort de sa mère alors qu’il n’a que huit ans. Son père, commerçant, lui transmet très tôt le goût des livres, qu’il vend dans sa boutique aux côtés des denrées alimentaires. Cette immersion précoce dans l’univers de la lecture forge sa personnalité et son ambition future. À 18 ans, il s’engage au Parti de la Choura et de l’Istiqlal (PCI), un militantisme qui lui vaudra l’emprisonnement de son père par les autorités coloniales, après la découverte de tracts indépendantistes dans l’échoppe familiale.
Malgré ces épreuves, Boukmakh assume très jeune des responsabilités familiales, subvenant aux besoins de ses frères cadets tout en gérant le commerce. Son parcours scolaire, commencé à l’école coranique de la grande mosquée de Tanger, se poursuit jusqu’à ce qu’il devienne lui-même enseignant dans cet établissement, posant les bases de sa future carrière pédagogique.
Iqrae : la révolution des manuels scolaires en arabe
Dans les années 1940, alors qu’il est encore élève sous la tutelle de l’érudit Abdellah Guennoun, Boukmakh se lance dans l’écriture de pièces théâtrales inspirées des classiques occidentaux. Mais c’est après son retrait de la vie politique, motivé par des raisons personnelles et la répression coloniale, qu’il se consacre pleinement à l’édition. Son objectif ? Créer des manuels scolaires en arabe, accessibles et adaptés aux élèves marocains, alors que les supports pédagogiques disponibles étaient majoritairement en français.
En 1954, il publie la première édition de Iqrae, une collection de cinq manuels conçus pour un apprentissage progressif sur cinq ans. Ces ouvrages, riches en histoires courtes, dessins et images, permettent aux élèves d’acquérir simultanément les bases de la langue, de l’écriture et du Coran. Leur succès est immédiat : adoptés d’abord à Tanger, ils s’imposent rapidement dans tout le Maroc, devenant la référence pour des millions d’élèves jusqu’aux années 1980. « Ces manuels pratiques, encore imprimés aujourd’hui, ont formé des générations entières », rappelle un hommage diffusé dans l’émission Nostalgia.
Un héritage pédagogique entre innovation et mémoire collective
Boukmakh ne se contente pas de Iqrae. Il élargit son œuvre avec d’autres collections comme Al Fossha (cinq tomes), Mathématique et Al Qira’a, toutes conçues pour stimuler la curiosité des élèves grâce à des récits captivants et des illustrations signées par des artistes marocains renommés, dont Ahmed Chabâa et Ahmed Chentouf. Son approche pédagogique, mêlant rigueur académique et accessibilité, rompt avec les méthodes traditionnelles importées d’Égypte ou du Liban.
Bien que ses manuels aient été progressivement remplacés à partir des années 1980, leur influence persiste dans les mémoires. Les Marocains ayant fréquenté l’école publique entre les années 1960 et 1980 gardent un attachement nostalgique à ces outils, symbole d’une époque où l’école publique marocaine était perçue comme un vecteur d’émancipation sociale. Aujourd’hui, alors que le Maroc tente de réformer son système éducatif, l’héritage de Boukmakh rappelle l’importance de repenser les méthodes d’enseignement pour les adapter aux défis contemporains.